Mercredi 07 décembre
Raphaël et Le bon chemin

« Bip ! bip ! bip… » au pied de la lampe fusée un petit cadran venait de s’allumer tout en émettant cette sonnerie annonciatrice du lever. Raphaël essaya bien de l’éteindre d’un revers de main mais tous ses essais restèrent sans résultat. Il ouvrit difficilement les yeux et, à sa grande stupeur, il comprit qu’il ne pourrait jamais atteindre le réveil de là où il était. Sa tête, ébouriffée, émergeait de la couette là où auraient dû se trouver ses pieds. Mais comment avait-il encore fait pour se retrouver dans cette position ? Quand enfin il se leva il attrapa le vieux livre encore chaud d’avoir été collé à lui et le posa délicatement sur le coin de sa table de chevet. Il se débarbouilla rapidement et rejoignit la cuisine où Lisa lui avait déjà préparé son petit-déjeuner. Papy Octave était là lui aussi, et même si l’absence de cheveux le faisait paraître bien réveillé, quelques traces de l’oreiller trahissaient une nuit profonde. - Bonjour maman, bonjour Papy, vous allez bien ? À cette simple question un petit cri de stupeur échappa de la bouche de Lisa, cela faisait bien longtemps que son fils ne lui avait pas dit bonjour aussi gaiement un matin d’école. - Oui merci mon chéri, répondit-elle. Et toi, en forme pour une nouvelle journée studieuse ? - Oh oui, et j’ai pris une grande décision, je vais changer, vous allez voir ! Quelle merveilleuse journée, le soleil était même au rendez-vous. Papy Octave ayant pris un peu de retard, ils ne retrouvèrent Lucille que devant l’entrée de la cour d’école. Elle était avec Louise mais étonnamment Martin et Lucien n’étaient pas avec elles. - Coucou les filles, mais où sont les autres ? Demanda Raphaël et cherchant aux alentours. - Euh, je crois qu’ils sont fâchés, ils sont passés nous dire bonjour mais en te voyant arriver ils se sont éloignés. Louise venait de lâcher ces quelques mots avec beaucoup de retenue. Elle semblait craindre une réaction de colère de Raphaël. Lui au contraire, sourit et ajouta : - Ce n’est pas grave nous les retrouverons tout à l’heure. Et puis pour hier tout est de ma faute, j’irai leur dire pardon. Alors que Louise le regardait avec des yeux grossis par l’étonnement, Lucille s’approcha et entoura ses petits bras autour de son camarade. Une action qui fit rougir l’intéressé. « Quelle belle journée ! » pensa-t-il très fort. Et pourtant, Raphaël était loin de se douter qu’il serait si difficile de renouer avec ses amis et de leur demander pardon. Pas parce qu’il n’y arrivait pas, mais parce que de leur côté, Martin et son acolyte Lucien firent tout ce qui était possible pour l’éviter. Tout d’abord ils entrèrent les premiers en classe et s’attelèrent aussitôt à préparer leurs affaires pour la leçon à venir. Ensuite au moment de la cantine ils coururent pour être parmi les premiers servis et allèrent s’asseoir à une autre table. Raphaël ne se laissa pas envahir par la rancœur, la journée était encore longue, il trouverait bien une occasion. Quand ce fut son tour d’être servi, il regarda le cuisinier et leva sa main pour limiter la quantité de nourriture. - Merci monsieur mais ça me suffit, il faut penser aux autres. Encore une réflexion que ses petites camarades remarquèrent et qui provoqua sur leurs doux visages de jolis sourires. La journée était bien belle, mais Raphaël commençait à ressentir une pointe de déception. Lors de la récréation du midi ni Lucien, ni Martin, ne se manifesta. Ils disparurent, certainement cachés dans un recoin à ruminer une possible vengeance suite à son comportement de la veille. L’après-midi vit se dérouler une longue séance de sport, et comme d’habitude Raphaël se précipita sur le terrain de football. Là au moins il pourrait voir ses amis et leur parler. Mais, encore une fois, rien ne se passa comme il le désirait, les deux autres garçons venaient de changer leurs habitudes et se retrouvèrent sur le petit terrain de basket, un sport que soi-disant ils détestaient. Raphaël s’était donné une mission et il était hors de question qu’il échoue. Jusqu’à présent tout avait très bien fonctionné et même Mme Leroy lui avait, avec une grande surprise, octroyé un bon point suite à sa belle participation sur la leçon d’histoire. Alors, juste après la fin du sport, il courut pour se changer et alla se poster devant la grille de la sortie. De l’autre côté Papy Octave l’attendait tranquillement. Et quand la sonnerie retentit, il lui lança : - Un instant Papy j’ai encore quelque chose à faire. Il fit en sorte de se cacher derrière la silhouette de la maîtresse et patienta jusqu’à ce que Martin et Lucien apparaissent. Il était évident qu’ils avaient fait exprès d’attendre plus longtemps que de coutume dans le couloir et semblaient heureux de leur coup. Juste au moment où ils s’apprêtaient à franchir le portail, Raphaël déboucha de sa cachette et se planta devant eux. Martin prit immédiatement une position de défense en faisant un regard méchant pendant que le petit Lucien se faufilait derrière. - Qu’est-ce que tu veux encore ? Demanda Martin d’un ton si sec que l’attention de Mme Leroy fût aussitôt attirée. Le regard haut elle attendit la réaction de Raphaël prête à le sermonner. Mais ce qui se passa alors la stupéfia. Raphaël, loin de s’énerver, garda ses mains dans ses poches et le regard tirant vers le sol en gravillon se fendit de mots qu’il avait tournés et retournés dans sa tête toute la journée. - Pardon les gars ! À demain. Puis il se retourna et alla rejoindre Papy Octave sans se retourner. Voilà, sa mission avait été menée à son terme. Il n’aperçut pas ses deux copains se faire face le regard vide et les mains ballantes, ils n’avaient rien compris à ce qui venait de se passer, Raph le dur qui s’excusait, un vrai miracle. Mme Leroy, quant à elle, suivit d’un regard bienveillant le grand-père et son petit-fils qui s’éloignaient tranquillement dans l’allée bordée d’arbres dont les dernières feuilles dorées se détachaient pour venir finir leur vie au sol. Papy Octave était fier de ce qu’il venait de voir, son petit-fils capable de faire des excuses sans y être forcé, qui l’aurait cru quelques jours auparavant. Les choses commençaient à prendre forme. Le soir venu, quand Raphaël ouvrit le livre à une nouvelle page, son regard se posa sur les quatre mots inscrits en son centre d’une écriture souple et agréable à regarder : « Il était une fois… ». Il le posa délicatement sur la couette et « flop » un nuage de fumée fit apparaître Maître Chritil bien calé au creux du ventre doux et moelleux de Teddy, l’ourson fétiche de Raphaël. - Bonsoir mon petit, chut, écoute : Il était une fois, il y a bien longtemps, dans un pays si éloigné qu’il a certainement disparu depuis, deux petits rats gris. Ils étaient frères et se ressemblaient comme deux gouttes d’eau. Une chose tout à fait normale car ils étaient nés jumeaux. Nous les appellerons Ratus et Ratitus. Ils vivaient avec leur famille dans une agréable bouche d’égout dans une banlieue chic de la capitale Ratajmanpur. Ils ne manquaient de rien, la nourriture tombait en abondance depuis un long tuyau gris foncé. Leur ressemblance était telle qu’il était impossible à quiconque de savoir qui était qui. Une particularité que Ratus aimait mettre à profil pour jouer des tours. Leurs parents se trouvaient à chaque fois devant un gros dilemme, qui punir, Ratus ou Ratitus. En effet, Ratitus qui aimait son frère plus que tout n’aurait jamais rien dit qui puisse lui porter préjudice. Ils grandirent ainsi esquivant une grande partie des sanctions ou les partageant dans un amour fraternel. Leur vie aurait pu se poursuivre longtemps comme ça si un jour l’accident n’était pas intervenu. Ils avaient une bonne taille maintenant et s’amusaient tous les jours à parcourir les nombreux conduits des égouts pour découvrir toujours plus de choses du monde extérieur. Avec les deux frères, traînait souvent une copine, Ratounette. Les jumeaux en étaient tous les deux amoureux et rivalisaient d’idées farfelues pour l’épater. Un jour au cours d’une de leurs expéditions ils tombèrent sur une trappe dans un secteur qu’ils n’avaient jamais exploré car interdit d’accès par leurs aînés. Les deux frères se précipitèrent dessus pour tenter de l’ouvrir. Il se passa alors un évènement tout à fait inattendu. La trappe faite d’un bois gorgé d’eau ne résista pas longtemps aux tractions des frères rats. Quand cela arriva, le bruit fut si fort et si horrible que la communauté des rats de Ratajmanpur Nord crut à un cataclysme. Des tonnes d’eau se mirent à dévaler les dédales de tuyau nettoyant tout sur leur passage. Ratus et Ratitus restèrent longtemps agrippés aux restes du couvercle de la trappe. Par contre Ratounette, tel un fétu de paille, dévala les diverses pentes au point de se retrouver au plus bas des égouts flottant mollement à quelques centimètres au-dessus du sol. Tout autour d’elle les adultes s’étaient regroupés la dardant de regards réprobateurs et accusateurs. Il apparaissait inévitable qu’elle allait passer un sale moment. Heureusement pour elle, accompagnés de deux grands « ploufs » les jumeaux atterrirent peu après au même endroit. Ils virent l’assemblée les toiser et de concert s’écrièrent : - Je vous jure, ils n’ont rien à voir dans tout ceci, je suis le seul responsable ! Le père des deux frères, qui était également le chef de la communauté, s’avança les regarda et demanda : - Et donc lequel de vous deux dois-je croire ? - Moi ! Répondirent-ils encore d’une seule voix. - Nommez-vous ! Cria le patriarche en colère. Et là, tous entendirent fondre la réponse commune des jumeaux : - Moi Ratitus ! Ils se regardèrent avec étonnement sans pouvoir ajouter rien de plus. L’un des deux, Ratus pour ne pas le nommer mentait, mais lequel était-il ? Réfléchis bien à cela Raphaël ! Le petit Blench se tut laissant le garçon dans une grande réflexion. - Mais que leur est-il arrivé ? Qui a été puni ? - Les deux, ils ont dû, tout remettre en ordre ensemble ! Et on a été privés de sorties pendant de longues semaines. - Mais ce n’est pas juste pour Ratitus ! - Je sais mais c’est comme ça, l’un a choisi la voie du mensonge et de la fourberie quand l’autre empruntait le bon chemin. Maître Chritil se leva et avant que Raphaël ne puisse dire un mot il s’évanouit dans une sorte de vapeur non sans lui dire : - Et toi Raphaël quelle aurait été ta route ?...