Mardi 06 décembre
Raphaël et Le bon chemin

Cette voix, cette petite voix familière qui criait et qu’il entendait à peine. - Arrête ça de suite ! Vas-tu m’obéir enfin ! Ce n’est pas des manières. Il entendait Maître Chritil mais ne le voyait nulle part hypnotisé qu’il était par toute cette délicieuse mousse. Raphaël voulu ouvrir la bouche pour dire combien il était heureux ainsi mais aucun mot ne put en sortir. Au contraire il eut alors l’impression d’étouffer sous une coulée ininterrompue de chocolat. En quelques secondes il n’avait plus qu’une envie, sortir de là et se précipiter dans les toilettes. Par miracle il sentit quelque chose l’attraper par le col et le tirer sèchement vers l’arrière. Enfin il respirait ! Il tourna la tête et se trouva alors nez à nez avec le petit Blench à la tête sans expression. Et pourtant il sentait particulièrement bien tout le poids des reproches. La petite voix aigrelette le questionna :"Es-tu content de toi ?" - Comment ça, content ? Je ne comprends pas. La voix de Raphaël avait du mal à sortir des sons corrects, sa langue était encore engluée de ce chocolat qui n’avait plus rien d’agréable et lui semblait soudain sans goût. - Jeune blanc bec, ne t’a-t-on jamais dit qu’il ne fallait pas jouer avec la nourriture ? - Si bien sûr, mais là je n’ai rien voulu, ça s’est passé comme ça sans prévenir. La réponse du garçonnet était pleine de sincérité cette fois. - Peut-être, mais ton envie était pourtant trop grande encore une fois. À quoi pensais-tu donc en faisant cela ? Tu aurais pu t’étouffer espèce de petit idiot. Et surtout pense un peu à tous ceux qui ne pourront manger à leur faim cette nourriture, que tu as foulée, que ta bêtise a souillé. Raphaël baissa la tête fixant un sol sans teinte, oui il venait de se rendre compte de tout ce que Maître Chritil évoquait. Il aurait dû le savoir, Mme Leroy leur avait pourtant parlé de tous ces enfants qui dans certains pays n’avaient même pas de quoi se nourrir et que c’était pour ça qu’il ne fallait pas jouer avec la nourriture mais la respecter et ne pas la gaspiller. Quand enfin il leva les yeux vers le petit Blench, ils étaient remplis de larmes. Il aurait voulu s’excuser mais n’avait aucun mot pour cela. - Et bien, dis simplement que tu ne recommenceras plus, lui asséna alors Maître Chritil. - Oui c’est promis je ne jouerai plus avec la nourriture. - Oh mais je ne me fais aucun souci pour ça ! La petite voix, rieuse venait de renchérir. Un rire qui finit par se perdre dans l’obscurité comme évanouit dans l’espace. Raphaël ne se sentait pas très bien, il réussit à forcer cette masse noire et, sans comprendre comment, se retrouva assis sur son lit, transpirant avec l’impression d’avoir un ventre si rempli qu’il aurait pu exploser à chaque mouvement. Avec difficulté il éteignit la lampe fusée et s’enveloppa dans sa couette pour y trouver une chaleur réconfortante. Quand au petit matin il se réveilla, il eut aussitôt l’impression d’avoir été malade toute la nuit. Et dans sa tête une petite musique qui tournait sans cesse « Je ne jouerai plus avec la nourriture ! ». Puis assis devant la table du petit-déjeuner il resta là immobile à fixer sa tartine au beurre demi-sel recouverte d’une bonne couche de confiture. Non, il ne pouvait se décider à la manger, il n’avait pas faim. Jamais jusqu’à maintenant un rêve ne lui avait laissé une telle impression de réalité, mais était-ce vraiment un rêve ? Pour tous ceux qui connaissaient Raphaël cette journée parue peu ordinaire tant il était apparu changé. Un mot gentil pour tout le monde, pas de crise de colère et un intérêt particulier à tout ce que la maîtresse évoquait. Justement, Mme Leroy avait décidé de préparer avec ses élèves la sortie de fin d’année, une balade en forêt où chacun pourrait faire sa récolte de petits trésors pour les décorations de Noël. Chaque main qui se levait venait ajouter un élément nouveau à une déjà très longue liste. - Oui Raphaël, as-tu quelque chose à ajouter ? Le questionna-t-elle - Oui Madame, est-ce que vous pensez qu’on pourra trouver des châtaignes dans la forêt ? Demanda-t-il sans aucune agressivité, ce qui surprit agréablement l’institutrice. - Peut-être en restera-t-il quelques-unes, nous verrons, mais oui notons-le sur la liste. C’est à ce moment précis que cette journée extraordinaire prit une tout autre direction sur une simple réflexion de Martin. - Ah ouais, des châtaignes pour Noël, il n’a rien trouvé de mieux ! Ahaha de toute façon il ne sait même pas ce que c’est que Noël, il s’en fiche, il l’a déjà dit ! Il n’en fallut pas plus pour faire voir rouge à Raphaël, il se leva d’un bond et se jeta sur son camarade dont il n’arrivait plus à apprécier cet humour constamment dirigé contre sa personne. Seule l’intervention immédiate de Mme Leroy les empêcha de se battre comme des chiffonniers. Et voilà, lui qui passait enfin une journée agréable se retrouva en quelques instants sur le petit banc devant la porte du bureau de l’enseignante. La colère l’empêchait d’avoir le moindre regret devant cette attaque déloyale. L’arrivée de son père à moitié essoufflé sonna l’heure de la sanction et il avait bien peur que cela ne soit qu’un début. Pierre entra dans le bureau puis en ressortit le visage rouge écarlate. - C’est du joli ça ! C’est quoi ces façons, maintenant tu t’attaques à tes camarades ! - Non ce n’est pas ça, c’est Martin qui a dit des choses sur moi ! Cria Raphaël avant de partir en courant vers la sortie. - Attends-moi dans la cour, lança Pierre qui continuait à s’entretenir avec Mme Leroy tout en tentant de s’excuser pour le comportement de son fils. Quand il sortit Raphaël l’interpella : - Papa, je te jure que c’est vrai ! - Silence, je ne veux rien entendre. J’ai réussi à faire en sorte que tu ne sois pas renvoyé, par contre ta punition sera de ne pas participer à la sortie scolaire en forêt. Heureusement Papy Octave est là, il pourra te garder. Alors que le garçon allait ouvrir la bouche, son père lui jeta un regard si noir qu’il ne put que baisser la tête. Le retour à la maison se fit dans un silence de cathédrale, Raphaël savait déjà que personne ne pourrait lui apporter de l’aide. Il allait devoir faire dos rond. Mis à part des paroles de reproches ou quelques consignes pour mettre la table rien ne vint le réconforter. Seul Papy Octave osa l’interpeller alors qu’il allait se coucher. - Jeune petit garnement, n’oublie pas ta promesse. Quelques mots accompagnés d’un simple clin d’œil. - Oui Papy je le regarde tous les soirs mais je ne comprends pas grand-chose. - Chaque chose en son temps mon enfant, allez, passe une bonne nuit. – Bonne nuit Papy. Et la porte se referma laissant Raphaël seul dans son refuge, là où personne ne pouvait plus l’atteindre. Plus que de la colère, c’était une certaine déception qui s’obstinait à le harceler. Mme Leroy avait bien dit qu’il serait privé de sortie scolaire, lui qui se faisait une joie d’y aller et qui avait un plan bien établi sur ce qu’il souhaitait ramener. Ce soir-là il lui fallait une certaine intimité et il se réfugia bien caché sous sa couette. Il avait pris avec lui une petite lampe de torche et le vieux livre. Tout comme la veille il passa un bon moment à tenter d’appeler le petit Blench, il avait besoin de parler à quelqu’un, de se confier. Rien ne se passa, mais il attendit encore, il n’était pas très chaud pour découvrir une nouvelle page après la mauvaise nuit précédente. Alors qu’il commençait à cligner des yeux, ses paupières tombant de fatigue, il perçut juste à côté de son oreille gauche un léger souffle puis il entendit ces quelques mots : - Bonsoir, on va attendre combien de temps encore avant que tu ne te décides à tourner cette page ? Je n’ai pas que ça à faire. Sans même réfléchir, comme poussé par cette demande Raphaël prit le coin en bas de la page et la tourna doucement. La peur de ce qu’il allait découvrir était omniprésente. Le dessin représentait comme un chemin ou une route qui s’engouffrait dans un tunnel dont on pouvait percevoir la lueur provenant de sa sortie. - C’est quoi ça encore, une nouvelle énigme à votre sauce ? - Je vois que tu n’as toujours pas assimilé le respect que tu es censé me devoir. Un peu de politesse n’a jamais blessé une bouche à ma connaissance. - Oups oui pardon, bonsoir Maître Chritil, comment allez-vous ce soir ? - Hum je pense que c’est plutôt à toi que l’on doit poser la question, non ? ! La réponse du Blench était teintée de gentillesse et Raphaël sentit cette nuance. - Ce n’est pas le top c’est vrai. Je ne comprends pas j’essaie de faire des efforts mais rien ne semble marcher. Je ne sais pas si je vais y arriver. Cette réponse totalement désabusée fit sourire Maître Chritil mais bien entendu personne n’aurait pu s’en rendre compte. - Ne sois pas si défaitiste mon petit, accroche-toi, plus que quelques efforts et les choses iront mieux je te l’assure. - Comment pouvez-vous dire ça Maître Chritil ? - C’est simple, la réponse est là, devant toi ! - Et voilà ! Je ne comprends toujours rien ! - Chut ! Ne vois-tu pas le bout du tunnel ? Après, rien ne pourra t’empêcher de suivre le bon chemin… L’enfant resta un instant dubitatif avant de mettre un pas devant l’autre, il avança ainsi sans que plus rien autour de lui n’ait d’intérêt et, encore ce petit bruit « flop », il se retourna alors qu’une épaisse brume pâle l’enveloppait