Mercredi 21 décembre
Raphaël et Le bon chemin

À la vue de la porte Raphaël sentit un frisson glacé lui parcourir le dos, elle était sombre, tirant vers le brun grisé par le temps. Deux battants identiques la composaient, chacun renforcé par des arabesques de fer forgé et de grosses poignées servant non seulement à ouvrir mais également à signaler sa présence. De part et d’autre de cette porte, au garde à vous, deux gardes casse-noisettes assuraient la sécurité. Bottes noires cirées à la perfection, fuseau d’un blanc impeccable, tunique verte et rouge avec des galons dorés sur les épaules, casque assorti muni d’une chaînette et une longue hallebarde composaient la tenue parfaite des soldats disciplinés. Chose étrange, ils avaient la même tête ce qui fit sourire le garçon, visage rond, deux yeux bleus, des cheveux blancs hirsutes et une barbiche identique et juste sous le nez de longues moustaches noires. Pas de doute possible, Raphaël avait bien peur de savoir ce qui l’attendait ce soir et l’arrivée à ses côtés d’un Maître Chritil tendu confirma son impression. - Bonsoir Raphaël, c’est un grand jour pour toi ! Et pour moi aussi à vrai dire. - Bon Maître Chritil, je suppose que nous nous rendons devant la cour, c’est bien ça ? - Tu as tout compris mon enfant, nous avons été convoqués en urgence, une chose qui n’arrive pratiquement jamais. - Pensez-vous que ce soit de mauvais augure ? La question de Raphaël resta sans réponse car déjà l’un des gardes venait de frapper trois coups assourdissant sur la porte, un appel qui fut suivi par un grincement à déchirer les oreilles. Maître Chritil tira sur le bas du pyjama du garçon pour l’inciter à avancer. À l’intérieur l’ambiance était d’une austérité à faire claquer des dents. Au bout de ce qui paraissait être la grande salle, scintillait une faible lueur émanant d’un chandelier. Tout en avançant, Raphaël remarqua que contrairement à la première fois il n’y avait que le président de la cour à les attendre. Sans dire mot, il suivit le petit Blench jusque devant le bureau. Là, assis derrière, siégeait l’homme à la grosse bedaine et au regard acéré. De sa voix forte, il accueillit le duo hétéroclite. - Maître Chritil, petit Sieur Raphaël, je conçois que cette convocation n’est pas très protocolaire mais il fallait agir vite. Le Blench répondit d’une voix posée : - Nous sommes à votre entière disposition votre honneur. - Sieur Raphaël, c’est la seconde fois que vous vous retrouvez devant moi et je dois dire que cela n’est pas habituel. Je sais que nous vous avions laissé un délai pour redresser votre situation et trouver le bon chemin mais certains éléments m’ont obligé à raccourcir tout ça. Et cela découle directement de votre comportement. - Mais votre honneur, j’ai essayé de tout faire comme vous me l’aviez demandé. - Jeune homme, j’ai appris tout dernièrement que vous aviez tenté de changer l’avenir, le cours logique des choses en déviant monsieur bonhomme de pain d’épices du chemin de son conte et de ce fait, je me dois de prendre des décisions justes et définitives. - Quoi ! S’écria Raphaël, je n’avais pas le droit de l’aider ce pauvre bonhomme de pain d’épices, il allait finir dévoré et de toute façon c’est bien ce qui lui est arrivé. - Chut mon enfant, son honorable juge de la magie de noël ne t’a pas donné la parole, tu tiens vraiment à avoir des ennuis ? Maître Chritil voulait rapidement freiner son protégé et lui éviter toute gaffe. Et un silence de cathédrale marqua le résultat obtenu. Comme si le temps était suspendu, ce calme perdura. Et, derrière le bureau de bois, l’homme ne cessait de tourner des feuilles, les unes après les autres tout en bougonnant. Puis s’en prévenir, il attrapa le manche d’un gros tampon et un bâton de cire rouge qu’il approcha du chandelier. La cire se mit à fondre et à couler sur le bas de la dernière feuille. Alors dans un geste magistral le tampon s’abattit « spank ! ». - Ma décision est prise ! Le juge venait de marteler ces mots en arborant un léger sourire. Raphaël ne comprenait pas ce qui se passait, et à vrai dire Maître Chritil non plus. Il leur fallut attendre encore quelques minutes avant que la grosse voix s’exprime à nouveau. - Jeune garçon, tu avais déclaré que la magie de Noël n’existait pas et la cour t’avait accordé un délai pour retrouver le bon chemin. Je suis fier de prononcer la sentence. L’homme prit quelques secondes pour reprendre son souffle. L’attente devenait intenable, qu’allait il advenir du garçon. - Mais j’y crois à Noël, je vous le jure ! Raphaël était bien décidé à tenter le tout pour le tout, il avait fait tant de progrès et avait compris tant de choses. Une main grosse aux doigts boudinés se leva très haut l’interrompant immédiatement. - À la lecture des différents comptes rendus qui m’ont été faits ces derniers jours et à l’étude de votre comportement, j’émets la décision suivante, la cour reconnaît que Sieur Raphaël a trouvé le bon chemin, l’a emprunté et se présente à nous avec toutes les garanties nécessaires à la fermeture de son dossier. Jeune garçon, vous êtes rétabli dans la liste de bénéficiaires de Noël. Les épaules de Raphaël tombèrent d’un coup, et de la main droite il chercha le réconfort de Maître Chritil. Ce dernier, droit et fier n’avait d’yeux que pour le feuillet tamponné de cire que le juge tendait par-dessus le bureau. Alors, il se tourna vers son élève et lui lança : - Raphaël, prend le, c’est ton passeport pour la Noël. La petite main s’avança et de deux doigts prit le bout du feuillet mais une résistance l’empêcha de continuer. - Ah oui j’oubliai quelque chose, tonna la grosse voix. Il y a encore une chose que vous devez savoir. - Oui votre honneur nous vous écoutons dit le petit Blench en prêtant toute son attention au vieux juge. - Sieur Raphaël doit s’engager sur l’honneur à conserver et entretenir correctement « Le bon chemin ». - Je m’y engage répondit ce dernier sans même chercher à savoir ce que cela signifiait. - C’est bon vous pouvez y aller, et bon vent. Un coup de marteau sur le bureau mit fin à cette séance extraordinaire et une belle et douce lumière émergea éclairant la grande salle. Elle n’avait en fait rien de lugubre, elle était belle avec de grandes tapisseries rouges brodées d’or qui représentaient des scènes de Noël. Et, en se dirigeant vers la sortie, la porte qu’il avait franchie précédemment lui apparu toute différente. Elle était bordée de guirlandes brillantes. Et sur chacun de ses battants d’un rouge éclatant étaient accrochées des couronnes de houx. Quand ils franchirent le seuil, ils furent accompagnés d’insistants claquements de mâchoires des gardes casse-noisettes, « clac, clac, clac, clac… ». Raphaël ne vit et n’entendit plus rien, il sombra dans un sommeil profond et serein. À son réveil une question persistante taraudait son esprit. « Je dois conserver et entretenir correctement Le bon chemin, oui mais je n’y comprends rien, qu’est-ce que ça veut dire ? ». Mais une fois levé son insouciance reprit le dessus, une belle journée s’annonçait, il allait retourner chez Lucille pour finir les créations de pain d’épices. Le petit-déjeuner ingurgité à grande vitesse, il s’habilla et quitta la maison en criant « À plus tard je vais chez Lucille ! ». Sur les instructions de la cheffe de cuisine, Lucille et son invité préparèrent tout d’abord les ingrédients pour la glace royale ; sucre, jus de citron, blanc d’œuf. Une fois le mélange réussi, ils furent autorisés à décorer les biscuits en forme de personnages et là ce fut pour eux une grande partie de rigolade. De son côté la mère de la fillette s’armait de patience pour monter et coller entre elles les parois de la maison. Une fois sa solidité avérée, elle en confia la décoration aux apprentis artistes. La matinée passa à vive allure, le temps vers Noël semblait s’accélérer inexorablement. Après un déjeuner réduit à quelques bonshommes de pain d’épices, l’après-midi prit la forme d’un formidable atelier de décoration de Noël. Tout y était, les papiers brillants de toutes les couleurs, les paillettes, la fausse neige, et même des plaquettes de carton dans lesquelles ils découpèrent plein de petites formes ; sapins, feuilles de houx, lutins etc. Puis ils suivirent les indications de la mère de Lucille. - Raphaël, Lucille, venez m’aider, nous devons faire la pièce maîtresse, il faut bien qu’un ange plane au-dessus du sapin ! Vous allez voir, c'est facile, on peut choisir la taille, la couleur, tout… Comme hypnotisé Lucille et Raphaël écoutèrent avec attention les indications : Pour faire vos anges de Noël en papier, vous avez le choix d'utiliser de simples feuilles blanches, de jolis papiers imprimés, des pages de livre, des napperons en papier ou du papier cartonné comme de vieilles cartes postales aux couleurs de Noël. Vous prenez votre support que vous pliez en accordéon dans le sens de la longueur puis il faut cintrer aux deux tiers au niveau de la taille pour marquer le corps. Ensuite coupez en deux le haut de la feuille pour définir les ailes de votre ange, il ne reste plus qu’à rajouter une boule de polystyrène pour la tête et la décorer avec un joli sourire. Cette journée se déroula dans une joie évidente et Raphaël rentra avec son propre ange de Noël qu’il avait fait avec la feuille d’une partition de musique ce qui donnait une impression de dentelle. Et pour ne rien cacher, il avait même eu le temps d’en faire une copie miniature qui trouva formidablement bien sa place sur la cheminée de la petite maison du Blench. L’enfant était heureux, depuis la nuit dernière il se savait libre et ne pensait plus qu’à une chose, la nuit de Noël qui approchait à grand pas. C’est donc l’esprit serein qu’il entreprit de se replonger dans le livre qui maintenant lui paraissait d’une extrême beauté et d’une évidente bonté. L’image du soir l’étonna, il s’agissait selon toute évidence d’une goutte d’eau planant au-dessus des extrémités réunies de deux ailes blanches