Mardi 13 décembre
Raphaël et Le bon chemin

L’air renfrogné mais les yeux exorbités, Raphaël ne pouvait rien faire face à ce qui se déroulait devant lui. Ce n’était plus un dessin mais un vrai pull en laine vert, rouge et blanc parsemé de boules multicolores qui dansait, virevoltait. Mais surtout, il s’avançait inexorablement vers lui, ensuite, l’impensable se produisit ; le pull se jeta sur lui et l’enveloppa en une fraction de seconde ! - Bonsoir, comme tu es beau comme ça hihihi ! La voix de Maître Chritil coupa Raphaël dans un élan de rage - Suffit ! Il n’y a rien de drôle ! Bonsoir, quand même, Maître Chritil, mais faites en sorte que ce pull s’en aille vite. - Je ne peux rien pour toi mon petit ami, c’est le pull qui t’apprécie, il était totalement indépendant. - Mais je ne veux pas rester comme ça, je ne ressemble à rien. - Mais regarde-moi, est-ce que j’en fais une comédie moi ? ! Raphaël regarda alors attentivement le petit Blench, il était différent, il arborait une nouvelle bogue dans les piques de laquelle s’enroulait une guirlande de petites feuilles et de petites billes rouges brillaient un peu partout sur son corps. Et, comme le petit être se mettait à sauter dans tous les sens, le garçon ne put réprimer un rire franc. - Ah voilà qui est mieux ! Mais dis-moi Raphaël est-ce que derrière ce déguisement je suis quelqu’un d’autre ? - Ben non, vous êtes toujours le même. - Alors pour toi c’est pareil, même avec ce pull, qui du reste te va à ravir, tu es toujours ce petit garçon timide et fier. Libère-toi de ce poids qui t’immobilise et t’empêche de voir les choses du bon côté. N’as-tu jamais entendu parler de cet adage : « L’habit ne fait pas le moine » ? Raphaël sentait sa colère et son aversion pour le port ce pull disparaître peu à peu. Oui Maître Chritil avait raison, cela ne servait à rien de s’énerver pour cela et en plus il avait l’habitude de se déguiser comme à Halloween et dans ce cas il était heureux et s’amusait. - Je crois que je viens de comprendre ce que vous me dites et vous avez raison. Il ne faut pas que je m’arrête à l’apparence, mieux vaut s’amuser et profiter. - Oh ! Alors là tu commences à m’étonner et dans le bon sens. Allez, vient ; dansons, faisons la fête ! Dans le fond de sa tête un air entraînant s’était installé, un air de fête qui l’emmenait. Soudain il se retrouva dans la même pièce que le petit Blench qui n’était plus minuscule mais dans la même taille que lui. Au bout de ses mains il tenait les brindilles de Maître Chritil et tournait en rond avec lui tout en riant. « Ah oui, comme ça la vie est vraiment agréable ! ». À force de tourner il commença à avoir la tête qui tournait et ne pût que fermer les yeux pour ne pas perdre conscience. Il ralentit et les rouvrit dès qu’il se sentit un peu mieux, il avait un large sourire sur le visage. Mais, là entre ses mains, il tenait une veste de pyjama, il était debout sur son lit à sauter autour du vieux livre. Il s’arrêta net et encore tout heureux il rangea le livre, regarda avec bonheur le petit pantin vautré dans le fauteuil de la petite maison et se glissa sous sa couette. Le reste de nuit laissa place à un profond sommeil. Au réveil la réalité rattrapa Raphaël, il se précipita dans la cuisine, le petit-déjeuner était prêt et l’attendait mais sa mère n’était pas dans la pièce, il la trouva dans le salon. - Maman, vite il faut que tu me trouves un pull moche, c’est pour l’école, c’est un devoir. - Ah ! Et tu me dis ça là maintenant ? Tu exagères Raphaël. Je ne te garantis rien, file, ton chocolat va être froid. Le garçon rebroussa chemin et s’attabla devant le bol encore fumant. - Bonjour garnement. - Oh, bonjour papy, ça va ? - Oui bien sûr, et je crois que j’ai quelque chose qui va te sauver la vie. - Hein ! De quoi tu parles ? - Je parle du fameux pull que tu dois mettre pour aller à l’école. - Je sais, je viens de demander à maman de m’en trouver un. Mais alors qu’il prononçait ces mots Papy Octave sorti de son dos un cintre sur lequel reposait une énormité. Raphaël resta stupéfait par ce qu’il venait de découvrir. - Papy, c’est quoi ce truc ? Mais c’est génial, je vais être le plus drôle, c’est sûr ! Il n’en fallait pas plus, il attrapa le pull et l’enfila aussitôt devant un sourire heureux de Papy Octave. - Tu es super comme ça ! - Maman, maman ! Viens voir ce que Papy m’a fait ! Je l’ai mon super pull moche et trop drôle en plus ! Quand Lisa arriva sur le seuil de la cuisine elle éclata de rire en voyant son fils chéri se dandiner avec sur le dos un pull en laine rouge et vert sur lequel avait été cousu devant et derrière deux parties d’une même peluche de chien dont on avait remplacé la truffe par un pompon rouge et la queue par une guirlande de petits nuages blancs. Nul besoin de décrire l’arrivée à l’école où tous les petits élèves avaient redoublé d’effort pour trouver ce qu’il pouvait y avoir de plus moche et drôle pour s’habiller. Mais là où Raphaël était fier c’est que ses quatre amis s’étaient presque roulés par terre en le voyant avec son pull chien. Cela faisait longtemps qu’il ne s’était pas senti aussi bien et détendu. Sinon durant ces nuits partagées avec Maître Chritil. Quand un peu calmés ils entrèrent dans la salle de classe, les volets étaient fermés, les lumières éteintes et seules de fausses bougies apportaient de faibles lueurs. Tous s’installèrent en silence, une fois n’est pas coutume. Madame Leroy entra à leur suite, elle ne portait pas de manteau mais une longue tunique blanche resserrée à la taille par une ceinture de tissu rouge. Là, sans rien dire, elle se posta devant élèves encore bouche bée. Cette fois, Martin pris à son compte de rompre le silence. - Madame vous vous êtes mise au judo ? Il s’ensuivit comme prévu un éclat de rire général mais très vite coupé par une main levée de la professeur, signe évident qui stoppa net ce début de tapage. - Bonjour les enfants, nous allons aujourd’hui parler de la Sainte Lucie et de la façon dont elle est célébrée dans les pays nordiques. Mais qui peut me citer certains de ces pays ? Louise fut la plus rapide, très vite suivi par Lucille. - Moi Madame, il y a la Suède et la Finlande, s’écria la première. - Et aussi la Norvège et le Danemark, enchaîna la seconde. - Exactement, très bien les filles. Alors précisons d’abord qu’il s’agit d’une sainte, fêtée le 13 décembre de chaque année. C’est en l’honneur de la sainte Lucie de Syracuse. Elle marque, avec l'Avent, le début de la saison de Noël. La tradition prouve que c’est une fête importante dans toute la Chrétienté occidentale, elle est aujourd'hui célébrée en Scandinavie et en Europe méridionale, particulièrement en Suède, au Danemark, en Norvège, en Finlande, en Islande mais aussi en Italie et en Croatie. C’est une fête liée à la lumière qui prend ses sources en Suède. En général une jeune fille est élue pour représenter Lucia et le 13 décembre elle mène une procession où toutes les femmes sont habillées de blanc avec une ceinture rouge et portent des bougies et chantent des chansons vouant Sainte Lucie et Noël. Et bien entendu, maintenant elles donnent également des friandises aux enfants. - Oui Madame, mais les garçons ils font quoi eux ? Demande soudain Raphaël. - Il y a aussi des garçons maintenant dans les processions, mais ils jouent un rôle différent, associé à Noël bien entendu. Certains sont parés de blanc comme les filles, mais portent un chapeau conique décoré d'étoiles dorées ; d'autres se déguisent en lutins portant des lanternes, et d'autres encore peuvent se déguiser en bonhomme de pain d’épice. Ils participent aux chants et font la fête. Ne voulant pas être de reste, Lucien osa une question : - Madame, on m’a dit qu’il fallait planter des graines de blé avant Noël pour une sainte. - Là je pense que tu parles de la Sainte-Barbe, mais ton erreur est intéressante car en Hongrie on parle aussi du blé de la Sainte-Lucie et les femmes faisaient germer des grains de blé qui verdissaient autour de Noël. Les traditions disent que cela permet de prédire la récolte de l'année suivante. Toute la journée un flot de recherches furent entreprises sur ces traditions nordiques, emportant les élèves dans pensées d’univers froids, glacés et enneigés. Au point, qu’en fin d’après-midi, quand ils quittèrent l’école, tous avaient l’impression d’avoir beaucoup plus froid. Mais en y regardant de plus près le ciel était très sombre et tout le monde était emmitouflé dans d’épaisses doudounes. Très vite Papy Octave et Raphaël rentrèrent à la maison et se réchauffèrent auprès de la cheminée du salon avec dans les mains un excellent chocolat bien chaud. Raphaël narra sa journée et exposa ses nouvelles connaissances. Mais là où il était le plus fier c’était d’expliquer à Papy Octave qu’il avait appris l’origine du prénom de sa meilleure amie, Lucille. En fait elle était directement liée à Lucia et donc à la fête du 13 décembre et rien que d’y penser le faisait frémir. Raphaël voulait tant faire plaisir à son amie qu’il décida qu’il allait passer un marché avec Maître Chritil, et ce dès le soir même. En se couchant, il attrapa le livre et le serra contre lui. Il fallait qu’il y pense fortement, il voulait y arriver. Puis retenant sa respiration il procéda au cérémonial du soir, il tourna progressivement toutes les pages précédentes pour arriver à la nouvelle. Avec le pouce et l’index il prit le coin et tourna délicatement. Pour une fois elle était sombre, presque noire, et, en son centre se tenait bien droite une petite bougie laissant apparaître une petite flamme. Cette vue l’attrapa directement au cœur, son esprit se mit aussitôt à vagabonder...