Lundi 12 décembre
Raphaël et Le bon chemin

C’est avec une extrême douceur que Raphaël attrapa le coin bas de la page et la souleva. Voilà il allait pouvoir découvrir une nouvelle image. Dans son for intérieur il priait pour ne pas être aussitôt entraîné ailleurs. Il ouvrit complètement sans que rien ne se passe ; « ouf ! ». Là, devant lui, au centre de la page blanche était dessinée une baguette magique touchant un nuage bien touffu qui volait sur un fond de nuit tombante. - Bon, une chose au moins est positive, je suis toujours là sur mon lit, se dit-il à haute voix. - Hum, hum… - Quoi ! Mais vous êtes là ? Lâcha Raphaël en tournant aussitôt la tête vers la petite boîte maison. - Bien sûr que je suis là, et je te présente mes salutations tout en te remerciant pour ce très joli sapin que tu as installé chez moi. Oui Maître Chritil était bien là, il déambulait tranquillement dans sa maisonnette en regardant le sapin décoré avec goût. Raphaël était aux anges, en plus son petit ami avait dit bien dit que la fabrication dans la boîte en carton était son chez lui. - Bonsoir Maître Chritil, je suis heureux de savoir que le sapin vous plaît. Il faisait exactement la hauteur idéale pour votre intérieur. - C’est gentil tout cela, mais pourquoi donc m’as-tu fourni cet arbre ? - Comment ça pourquoi ? Mais ça me paraît évident, nous arrivons en fin d’année et il va y avoir les fêtes. - Ah, les fêtes… Oui ce n’est pas faux, mais bon, je ne pensais pas que cela était une priorité pour toi, répondit le petit Blench avec une pointe de provocation. - Je voulais vous faire plaisir, voilà tout, reprit Raphaël sur un ton toujours aussi doux et sans tomber dans le piège qui venait de lui être lancé. - Eh bien j’apprécie ton geste et je suis heureux que tu renoues avec la réalité. C’est ta maman qui doit être heureuse de savoir que tu reviens sur ce que tu as dit sur Noël. Quelques mots simples mais qui firent mouche en une fraction de seconde. Le visage du garçon s’empourpra à une vitesse phénoménale et le ton de sa voix se durcit lui aussi. - Ah non ! Vous n’allez pas vous y mettre vous aussi. C’est une véritable machination contre moi ! - STOP ! Comme sortant d’un gouffre profond, la voix de Maître Chritil venait de changer et montrait une autorité jusqu’alors passée inaperçue. Raphaël en resta bouche bée, pétrifié par la profondeur de ce mot. Il avait même l’impression de voir grandir Maître Chritil au point de le voir sortir de la boîte. De son côté le Blench constatant qu’il avait enfin toute l’attention de Raphaël reprit le cours de la conversation. - Donc je dois présumer que tu n’as pas changé d’avis et que pour toi, petit ignorant, Noël n’est rien d’autre qu’un artifice, une fête comme les autres, un monde sans magie ? - Euh, je ne sais pas, je ne sais plus… Et arrêtez de tous me crier dessus ! Lâcha prudemment Raphaël. Et puis je sais ce qu’est la magie, j’en ai vu un spectacle cet après-midi. - Ah tu as vu un magicien à l’œuvre, c’est bien, et je suppose que tu es capable de m’expliquer tous les tours qu’il a faits, c’est bien ce que tu veux dire ? - Oui exactement. - Bon très bien, je veux bien te croire. Mais est-ce ça la vraie magie ? N’en connais-tu pas d’autre ? - Quoi, je ne comprends pas, de quelle magie parlez-vous ? Demanda le garçon quelque peu désarçonné. - Et bien, moi je suis quoi selon toi ? Ne t’ai-je pas déjà expliqué que j’existais au travers de la magie de mère nature ? - Oui il est possible que je vous ai entendu en parler, je ne sais plus. - En plus tu n’écoutes pas tout ce que je te dis, je comprends mieux pourquoi l’évolution est si lente ! Raphaël se contint devant ce qu’il considérait comme une nouvelle attaque et ne nia pas l’étrangeté du personnage qui se trouvait devant lui mais pas au point de tout accepter et de reconnaître la réalité de la magie de Noël. - Et donc moi je n’existe pas, je suis comme le sapin un artifice, c’est bien ce que je dois comprendre de ta réaction ? - Non, vous, ce n’est pas pareil ! - Alors quoi, comment peux-tu expliquer mon existence ? - Je ne sais pas ! Mais vous êtes bien là ! - Réfléchis-y Raphaël, tu as encore le temps… Et alors, sans crier gare, un coup se fit entendre, c’était la baguette magique de la page qui venait de frapper le nuage. La chambre sembla se remplir d’une brume épaisse qui se dissipa presque aussitôt laissant Raphaël sans mot le regard tourné vers la boîte où Maître Chritil n’était plus qu’un petit pantin désarticulé. Bien entendu il ne pouvait se confier à personne et c’est donc l’esprit embrumé par de multiples questions qu’il prit la direction de l’école pour attaquer cette dernière semaine avant les vacances de fin d’année. Madame Leroy avait l’habitude de ces derniers jours de classe avant les vacances de Noël, elle savait qu’il allait être difficile de garder l’attention des élèves dont les pensées étaient indéniablement tournées vers l’arrivée prochaine de cadeaux. Mais elle avait toujours des idées pour maintenir un semblant de concentration. Et cette année elle avait décidé d’explorer avec eux quelques coutumes d’autres pays. Et pour commencer et les mettre dans de bonnes dispositions elle allait contribuer de sa personne. Dans la classe Raphaël, Martin, Lucien, Louise et Lucille regroupés dans le même coin poursuivaient une discussion sur les vacances à venir et comme l’ensemble de leurs camarades ils n’avaient même pas remarqué que leur professeur était entré dans la classe encore vêtue de son manteau. - Un peu de silence s’il vous plaît, et de discipline ! Il ne reste que quelques jours mais j’aimerais que l’on ne se dissipe pas. Le ton de Madame Leroy était sec et direct ne laissant aucune place à l’indiscipline. Tout le monde se calme et les regards se tournèrent vers elle. Ce fut Lucien qui osa la réflexion que tous avaient sur le bout des lèvres. - Madame, vous êtes malade ? Vous avez froid ? Vous avez gardé votre manteau ! - Belle observation Lucien, répondit-elle provoquant un début d’hilarité collective. « Mais non rien de tout cela, je vous réservais une petite surprise. » Et d’un coup sans prévenir elle ôta son manteau pour laisser apparaître l’exemplaire unique ! La réaction fut immédiate, tous les enfants éclatèrent d’un rire communicatif et cela dura plusieurs minutes. Devant eux, Madame Leroy arborait un pull en laine rouge avec en son centre une tête de renne avec des cornes marron biscornues, un gros nez rouge représenté par un pompon qui ne cessait de bouger et qui, en plus, tirait une langue violette. Ce n’est qu’après un long moment qu’elle put reprendre la parole. - Cette semaine nous allons voir comment les autres pays attendent la Noël et nous commencerons par la tradition anglo-saxonne du pull de Noël que certains appellent aussi pull moche. Mais qui sait de quoi il s’agit et pourquoi cela existe ? La main timide de Lucille se leva attirant le regard de la professeur. - Oui Lucille, nous t’écoutons. - Je crois qu’il s’agit de se retrouver en famille avant et même le jour de Noël en portant un pull qui y fasse référence et qui soit drôle. - En fait c'est une tradition assez récente, elle nous vient des États-Unis, et remonte dans les années 1950. À cette période et pour des raisons économiques de grands magasins comme Macy's, Nordstrom, Bloomingdale's et d’autres en ont eu l’idée afin d'augmenter leurs ventes de fin d'année. En effet, depuis plusieurs siècles des pulls chauds à col rond étaient tricotés pour les pêcheurs des îles anglo-normandes, Jersey et Guernesey. Ces pulls ont servi de modèles à ce qui deviendra le pull de Noël : « Jingle Bells Sweater », car par ses motifs et ses couleurs il était associé à l'hiver et à Noël. Une fois cette mode lancée elle a perduré et a même été relayée dans de nombreux films de Noël au point d’arriver jusqu’à nous. L’occasion était trop belle pour Madame Leroy qui ayant l’attention de ses élèves leur dressa un tableau de l’Amérique des années cinquante et leur apporta quelques notions d’anglais. Ensuite, chacun put laisser libre cours à son imagination pour dessiner le pull de ses rêves. Et il faut bien l’avouer, il y avait de tout ! Avant qu’ils ne quittent la classe, en fin de journée, une dernière consigne vint saper la bonne humeur de Raphaël. - Les enfants, pour demain je veux voir tout le monde avec le pull le plus moche qu’il puisse porter. Si les autres étaient hilares et avaient déjà des idées de ce qu’ils allaient porter, Raphaël lui venait de se renfermer. « Ça non, je ne vais pas passer pour un clown aux yeux des autres ! C’est complètement idiot comme consigne ! » pensa-t-il fortement. En chemin pour la maison il en parla à Papy Octave et exposa son désaccord même si cela devait lui coûter une mauvaise note ou une remarque de plus. Non il ne le ferait pas. - Tu sais Raphaël ce n’est qu’un vêtement et tous les autres ont l’air de s’en amuser, pourquoi pas toi ? - Parce que c’est nul, c’est tout ! Après une fin de journée sans plus d’intérêt, Raphaël retrouva son lit et le vieux livre. Là il se trouvait dans son élément, son monde rien qu’à lui. Il s’installa confortablement et regarda brièvement la petite maison inerte avant d’ouvrir le livre. « Ben bien sûr, il fallait que ça arrive ! » telle fut la pensée qui explosa dans sa tête quand il souleva la nouvelle page. La devant lui, bien au centre, un pull de Noël semblait danser la gigue!...