Dimanche 11 décembre
Raphaël et Le bon chemin

Quelle était donc cette étrange sensation, mélange de crainte et d’excitation ? Mais où était-il encore ? Raphaël avait l’impression de marcher dans une purée de pois à couper au couteau. Tout autour de lui les ombres grandissaient. D’abord pantins désarticulés se penchant vers lui sans jamais pouvoir l’atteindre, puis de plus en plus denses et drus, les hôtes de ces lieux étaient sur le point de l’engloutir totalement. Raphaël n’avait ni chaud, ni froid, paradoxalement il se sentait d’un calme absolu, il continuait d’avancer dans ce fantastique environnement. Soudain, sans prévenir, le chemin se ferma stoppant les pérégrinations du garçon, rebrousser chemin ? Cette idée ne lui traversa même pas l’esprit. Il savait qu’il devait aller de l’avant mais n’en connaissait pas la raison. Il avança doucement la main vers l’ombre sombre qui lui barrait la route jusqu’à la toucher, dure, rugueuse marquée de stries et pourtant réconfortante. Il avait déjà touché quelque chose comme ça. Oui, bien sûr, un tronc d’arbre ! Écartant légèrement les bras il se rendit alors compte qu’il y avait, juste un peu plus haut, des branches reconnaissables entre milles. Il se trouvait devant un sapin d’une taille exceptionnelle. Mais pourquoi se trouvait-il là et comment y était-il arrivé ? Il n’en avait aucun souvenir. - Nous te saluons bien bas jeune Raphaël. Des mots qui venaient d’être lâchés par une voix grave et résonnante. - Hein ! Il y a quelqu’un ? Demanda Raphaël. – Bien sûr qu’il y a quelqu’un, je suis là, juste devant toi. - Quoi, vous êtes caché dans ce sapin ou bloqué derrière ? - Non jeune homme, je suis le plus bel arbre de Noël qui soit, voilà tout. La situation devenait de plus en plus bizarre, mais notre jeune héros n’allait pas s’arrêter là, il voulait en savoir plus. - Et pourquoi êtes-vous là, devant moi ? - Hum petite rectification, c’est toi qui te trouves là, devant nous. Et nous aimerions bien comprendre pourquoi. - Je n’ai jamais demandé à venir ! Telle fut la réponse que scanda fièrement Raphaël. Il fut interrompu par un fort bruissement, comme si tout autour de lui les choses bougeaient, évoluaient. Et pour en attester, un ballet d’ombres prit forme, virevolta puis fit place à un silence absolu. - Nous venons de nous concerter. Nous avons une petite idée de la raison de ta présence devant nous. - Ah oui et quelle est-elle ? - Tu viens reconnaître l’existence de la magie de Noël, c’est une bonne chose. Raphaël se redressa d’un coup, encore quelqu’un qui voulait lui soutirer des aveux ! Non il ne se ferait pas avoir aussi facilement. - N’importe quoi, c’est plutôt vous qui voulez me faire dire des choses que je n’ai pas envie de dire, je connais la musique. Et puis la magie n’est rien d’autre qu’une accumulation de tours de passe-passe. On cache la vérité sous des artifices ! - Ah ! C’est comme ça que tu nous vois jeune garnement ? Et donc là devant toi je suis un simple artifice ! - Oui ! J’en suis certain ! Dans la voix de Raphaël filtrait un brun de provocation et de rancœur. C’est alors que l’obscurité laissa la place à une agréable lueur jaune orangée. Le spectacle qu’il découvrit l’émerveilla, le sapin qui conversait avec lui était magnifique, sa cime semblait atteindre le ciel, il était la perfection incarnée d’un arbre de Noël, mais jamais il ne l’avouerait. - Tes petits yeux brillent Raphaël, tu aimes ce que tu es en train de découvrir. Mais, puisque pour toi nous ne sommes qu’artifices, alors passe ton chemin ! Aux mots directs et secs du sapin succédèrent des flots ininterrompus de bruissements, de craquements, des bruits presque horribles difficiles à supporter, au point que le calme de Raphaël s’évapora pour laisser la place à une peur évidente. Il ne savait plus quoi faire, quoi dire ni où aller, tout, autour de lui, se métamorphosait et regardant de nouveau vers le haut il vit l’impensable ! Le beau sapin, plus bel arbre de Noël, se divisait en deux, ses branches s’écartelaient et en quelques instants il ressembla à un vieil arbre sec et désarticulé. Cette vision fit basculer Raphaël en arrière, il allait tomber, il avait peur et transpirait à grosses gouttes. À grand renfort de courage il réussit à s’asseoir, il faisait noir tout autour de lui mais plus aucune menace ne semblait peser sur lui, sinon un léger poids sur ses genoux. À tâtons il chercha à définir de quoi il s’agissait. Mais, non, impossible ! C’était le vieux livre, il reconnaissait la douceur de la couverture et puis oui il était dans son lit. Avait-il rêvé ou plutôt cauchemardé ? Il ne se souvenait pas avoir pris le livre ni même s’être couché. Il réussit à allumer la lampe fusée ce qui n’eut pour effet immédiat que de l’éblouir. Une fois adapter à la lueur ambiante il regarda autour de lui, oui le livre était là devant lui ouvert à une nouvelle page sur laquelle se dressait fièrement un superbe arbre de Noël mais dont les ombres ressemblaient à des arbres morts. C’est à cet instant précis que Raphaël se souvint de la petite maison de Maître Chritil, son regard se dirigea directement vers l’emplacement du sapin son nouveau cadeau à cet ami si spécial. « Quoi ? Non, c’est impossible, ça ne se peut pas ! » Dans la petite maison, à côté de la cheminée, le si beau sapin qu’il avait été si fier d’installer ne ressemblait plus à rien, croulant sous les décorations il s’était brisé, fendu en deux dans le sens de la hauteur. Le reste de la nuit ne fut qu’un terrible chemin de questions sans réponses… Il devait être pas loin de 10 heures quand sa mère entra dans la chambre pour l’inciter à se lever. - Mon petit bonhomme, à ce rythme je vais finir par t’interdire de veiller avec nous le soir. Regarde comme tu es encore fatigué. - J’ai mal dormi c’est tout, répondit-il. Surtout ne pas aborder les aventures nocturnes, enfin les rêves et les cauchemars. - Allez, debout, sinon tu ne seras jamais prêt pour accompagner Papy octave. - Euh, l’accompagner où ? - Ça, c’est une surprise, moi-même je ne sais pas de quoi il s’agit, il n’a rien voulu me dire… Trois heures plus tard, Papy Octave et son petit-fils étaient installés dans les fauteuils rouges du troisième rang de la salle de spectacle. Alors qu’ils étaient sur le point d'assister à la prestation d’un magicien, le grand-père se tourna et posa une simple question. - Raphaël je vois bien que quelque chose ne va pas, tu ne veux pas m’en parler ? - Papy, le petit sapin que tu m’as fabriqué, en bien il s’est coupé en deux ! Je n’ai plus d’arbre pour la maison de… Mais déjà les applaudissements saluaient l’entrée de l’artiste. Sur la petite scène il commença ses tours avec des foulards qu’il changeait de couleur à volonté et desquels il réussissait à faire sortir des colombes et même un lapin blanc. Après vinrent les tours de cartes. Raphaël avait beau scruter chaque mouvement du magicien il ne réussissait pas à voir comment il faisait. Il passait un merveilleux moment qu’il était en train de lui faire oublier ses déboires de la nuit précédente. Puis le prestidigitateur annonça le numéro final, le clou du spectacle. Il fit installer au centre de la scène un vieux coffre en bois, l’ouvrit pour que tout le monde puisse voir qu’il était vide. Ensuite il attrapa une belle couverture rouge aux bords blancs et en recouvrit le coffre. Comme un scénario déjà connu de tous, de nombreuses petites voix dans la salle se mirent à crier « Père Noël, Père Noël ! » Puis, devant l'assistance attentive, après avoir été frappée d'un coup de baguette, la couverture se mit à bouger. Le couvercle du coffre se souleva et, dans un geste magistral, la silhouette d’un père Noël émargea sous les applaudissements de l’assistance. « Ah non pas ça ! » pensa Raphaël. « Ce n’est pas possible ça me poursuit ! » À côté de lui Papy Octave s’amusait comme un enfant, il applaudissait fortement au même rythme que l’ensemble des petits spectateurs qui eux commençaient à se précipiter vers l’estrade où une distribution de friandises venait de commencer. - Et alors Raphaël, tu ne vas pas récupérer quelques bonbons ? - Papy tu vois bien que c’est pour les petits. En plus ce n’est pas le vrai Père Noël c’est un assistant du magicien. - Hum tu n’as pas aimé ma surprise alors ? - Mais si Papy je me suis bien amusé, c’est juste que le final c’est un peu nul. - Je n’ai pas trouvé cela nul, c’est même de circonstance pour l’époque tu ne crois pas. Raphaël ne voulait pas gâcher ce moment avec son grand-père et ne s’engagea pas dans la brèche d’une discussion sur Noël. Quand ils sortirent de la salle, la nuit commençait déjà à tomber mais Papy Octave n’avait pas fini son lot de surprise et attrapant Raphaël par la main il l’entraîna avec lui. En quelques minutes ils se retrouvèrent près du parc à sapin où ils avaient acheté leur arbre la veille. Le commerce se poursuivait toute la journée du dimanche pour ceux qui ne pouvaient faire leurs achats les autres jours. Papy Octave s’arrêta net et regarda Raphaël. - Bon, je veux que tu me fasses une promesse ! Étonné le garçon le fixa avec de grands yeux bien ouverts. - Oui Papy que veux-tu que je promette ? - Je vais te prendre un de ces sapins miniatures mais tu ne dois rien dire à tes parents, ce sera notre secret. En arrivant, hors de question que tu le montres, on est bien d’accord ? La joie pouvait se lire sur le petit visage et la réponse ne se fit pas attendre. - Promis Papy, tu me sauves la vie ! C’est ainsi, que le soir venu, un nouveau petit sapin bien solide et frais ornait le coin de la petite maison improvisée. Raphaël était heureux, son week-end était réussi même s’il ne pouvait en parler à personne, du moins dans une certaine mesure. Il prit le livre et le feuilleta jusqu’à attraper le coin de la nouvelle page. Qu’allait-il bien pouvoir découvrir ?.