Samedi 10 décembre
Raphaël et Le bon chemin

En une fraction de seconde la peur envahie Raphaël, une face blanche avec deux dents pointues cernées d’un rouge couleur sang lui sauta au visage. Il recula si brusquement qu’il faillit en tomber du lit. De justesse il se rattrapa et le temps qu’il comprenne ce qui se passait une petite voix bien paisible lui asséna un : « Des bonbons ou un sort ! Ahaha » Raphaël se tourna aussitôt vers la boîte et y trouva Maître Chritil tranquillement affalé dans son fauteuil. - Mais ça ne va pas, de me faire peur comme ça ! Raphaël était encore sous le coup de la surprise. - Oh c’était trop drôle quand même, non ? ! - Ben non je ne crois pas. Et qu’est-ce que ça veut dire, nous ne sommes plus à Halloween ? - Je sais, je sais, mais il fallait tout de même que nous revenions un peu sur cette petite problématique mon jeune ami. N’oublie pas que tu as une échéance pour te racheter… Raphaël saisit l’occasion au bond, il devait montrer, non prouver qu’il avait fait des progrès. Aussi d’un geste fier il attrapa sous son oreiller un petit sachet bien rembourré et le présenta fièrement au petit Blench. – Mais qu’est ce donc que cela ? - Un cadeau pour vous Maître Chritil. - Quoi ! Tu essaies de me soudoyer ? ! - Mais non je veux juste vous offrir quelque chose. - Hum et donc tu penses que ce sac me fera plaisir. - Maître Chritil ce n’est pas le sac mais ce qu’il y a dedans qui est le cadeau. C’est de ma part avec la participation de mes amis, même si eux ne savent pas que vous existez. - Montre-moi un peu ce mystérieux présent. Raphaël se pencha en tendant le sachet et fit découvrir au petit Blench les deux bogues de châtaigne d’une propreté exemplaire et présentant des reflets différents. - Voilà, nous vous offrons une nouvelle garde-robe ! Maître Chritil resta muet, il ne s’attendait pas à cela et se réjouissait secrètement. Mais il avait aussi un message à délivrer et le temps passait vite. - Je te remercie jeune ami, lâcha-t-il comme seule réponse. Une réponse qui rempli de joie le garçon, oui le petit Blench venait bien de le nommer au statut de jeune ami ! - Bon, maintenant revenons à ce qui nous intéresse. Tiens attrape ! Faisant un ample geste vers Raphaël il provoqua le noir absolu. - Eh c’est quoi ? Il y a une panne d’électricité ? S’écria le garçon. - Ne bouge surtout pas, le secteur n’est pas sans danger. - Quel secteur, quel danger ? Demanda Raphaël la voix légèrement craintive. - Nous frôlons un monde à part, celui qui conduit vers le royaume des morts, alors ne fait rien qui puisse les déranger. Une question, sais-tu quel est le rapport entre la fête d’Halloween et le monde des morts ? - Oui, c’est pour s’amuser à faire peur et récupérer plein de sucreries. - Que nenni ! Si partout à travers le monde cette fête représente la mort c’est pour une bonne raison. Il faut se souvenir de ceux qui sont partis, ils sont un véritable repère. Et pour les présents, vos si précieuses friandises, au départ ils n’étaient que de simples offrandes pour nourrir les défunts et ce n’était pas des bonbons mais de la nourriture, comme en Corse le pain des morts. Ces dons n’étaient donc pas destinés aux plus méritant, mais aux plus pauvres qui allaient se sustenter aux pieds des tombes. - J’avais entendu parler de ça, mais je n’avais pas fait le lien… - Donc si je reprends les choses dans l’ordre, tu es soit mort, soit très pauvre pour avoir voulu les friandises que pour toi. Je te plains jeune ami, tu dois être bien triste. Maître Chritil mettait une telle conviction dans ce qu’il disait que Raphaël fut envahi par une vague de tristesse et de culpabilité. Reprenant son souffle il regarda dans le noir, dans la direction d’où venait la voix du petit Blench et fît alors ce que jamais il n’aurait pensé faire, son mea-culpa. - Vous avez raison Maître Chritil, j’ai été égoïste et ignorant, mais depuis j’ai compris. Et même qu’aujourd’hui avec mes amis nous avons fait la paix et nous nous sommes juré une amitié éternelle. - Donc nous sommes d’accord, une étape de franchie. Mais le chemin est encore long avant que tout rentre dans l’ordre des choses. Allez, endors-toi paisiblement, et sens cette douce odeur d’épicéa que le temps porte à nos narines… Quand il respira profondément, Raphaël ne sentit pas la senteur des forêts mais la douce odeur du chocolat chaud qui l’attendait dans la cuisine. En un temps record il se retrouva devant son bol bien chaud avec dans sa main une merveilleuse tartine de pain grillé recouverte de beurre et de confiture. - Maman, qu’est-ce qu’on va faire aujourd’hui ? - Quoi ! Encore des questions, petit curieux ? - Ouais ben moi j’aime bien savoir avant. Devant l’attitude de son rejeton Lisa remarqua le changement. Oui, quelques jours auparavant, il aurait aussitôt pris la mouche et se serait emporté. Là, il restait béat, un sourire éclatant éclairant sa petite bouille. - D’accord jeune homme, ce matin rien d’extraordinaire, profites-en pour faire tes devoirs. Mais cet après-midi nous irons avec Papy choisir notre arbre de Noël, enfin si tu le veux bien, si cela t‘intéresse. Raphaël resta un moment pensif, comment devait-il réagir ? Était-ce une provocation de sa mère vis-à-vis de son attitude sur Noël ? Mais d’un autre côté, il avait promis à Maître Chritil de faire des efforts alors pourquoi pas. - Très bien, je vais choisir le plus beau et le plus grand sapin ! Dit-il d’un air enjoué. Lisa regarda son fils finir son petit-déjeuner et ne manqua pas de se dire « Oui, il y a bien quelque chose de nouveau et cela me plaît assez. » Ce fut Papy Octave qui sonna l’heure du départ, comme un enfant il attendait avec impatience de partir à la recherche de l’arbre de Noël. - Allez, dépêchez-vous ! À lambiner comme ça, il n’y aura bientôt plus de sapin digne de ce nom. - Oh Papy ne t’inquiète pas, je saurai dénicher la pépite. Une réflexion qui entraîna des éclats de rire. C’est ainsi que tout le monde s’installa dans le monospace gris de Lisa. Il leur fallut une bonne demi-heure pour rejoindre le parking sur lequel étaient vendus les sapins. Sur le trajet Raphaël se rendit compte que les préparatifs des fêtes de fin d’année allaient bon train. Dans les rues les guirlandes avaient été accrochées, de petits sapins apparaissaient peu à peu comme s’ils avaient poussé devant les vitrines des magasins, vitrines qui elles commençaient à laisser apparaître toutes sortes de scènes irréelles ; des anges qui se dandinaient au-dessus d’un épais tapis de fausse neige, des espèces de petits lutins habillés de rouge et de vert s’afférant à la construction de jouets en bois, des animaux de tous genres paissant dans des décors bucoliques. Oui, pas de doute possible, Noël approchait à grands pas. Quand enfin le monospace se gara au bout du parking, force fut de constater qu’ils n’étaient pas les seuls à avoir décidé de faire la chasse au sapin ce jour-là. Et il semblait évident que Papy Octave avait eu raison de presser tout le monde. Raphaël sauta le premier de la voiture et alors qu’il commençait à s’éloigner en direction de cette forêt éphémère Lisa l’interpella : - Oh mon petit aventurier, attends nous veux-tu ! - Ça va maman je ne risque pas de me perdre ici. - Je sais mais je préfère t’avoir près de moi. Et puis comment je vais savoir que je choisis le bon ? - Non mais là tu te trompes, c’est moi qui vais choisir le sapin ! La réponse de Raphaël était nette et ne laissait aucune place à contestation. La voix de Papy Octave se fit entendre, emprunte de calme et de tendresse. - Très bien, mais ne nous laisse pas à la traîne car si un adulte choisit le même que toi qui pourra défendre ta cause. D’un coup le garçon s’arrêta, ce n’était pas faux, mieux valait les attendre et diriger les recherches. Il ne fallut pas moins d’une heure et trois tours de parking pour qu’enfin Raphaël déniche l’élu, le « Sapin », celui qui allait remplir l’espace du salon et embaumer la pièce de sa douce odeur. - Voilà, c’est lui ! S’écria-t-il soudain en se plantant devant un sapin haut de plus d’un mètre soixante, d’une forme parfaite et avec des branches bien drues. - Hum, il est peut-être un peu grand non ? Il ne restera pas beaucoup de place pour bouger autour des fauteuils. Lisa commençait à s’inquiéter. - Non, je suis d’accord avec Raphaël, il est parfait ! Répondit le grand-père non sans jeter un clin d’œil à sa fille. « Et c’est moi qui vous l’offre, cela me fait plaisir. » Raphaël resta planté devant le sapin jusqu’à l’arrivée du vendeur de peur de se le voir chiper. Alors qu’un employé passait l’arbre dans la machine qui allait l’envelopper d’un filet pour faciliter le voyage retour vers la maison, le garçon suivit les adultes jusqu’à la caisse. Là, il s’arrêta net. Sur un petit étal se trouvaient tout une série de mini-sapins ne mesurant pas plus de cinq centimètres. Un éclair, une idée de génie venait de frapper son esprit. Oui, il lui en fallait un pour remplir la maison du petit Blench. - Oh maman, regarde comme ils sont mignons, j’en veux un ! Alors qu’il tendait déjà la main vers un joli petit arbre sa mère le coupa dans son élan. - Hop, hop, hop, je crois que tu as oublié quelque chose, ta punition n’est toujours pas levée ! Un couperet, une hache qui s’abat, une falaise qui tombe, le monde qui s’écroule. Telle fut la sensation qui enveloppa Raphaël à ce moment-là. Aussitôt suivie par une envie irrépressible d’en découdre. - Pff ce n’est vraiment pas cool ça ! Je ne vois pas pourquoi je serai le seul à faire des efforts. Lança-t-il en jetant un regard noir à sa mère. Puis sans prévenir il partit en direction de la voiture. Même les pitreries de Papy Octave pour rentrer le sapin dans le coffre ne réussirent pas à dérider Raphaël. Le trajet du retour se fit dans un silence religieux, on aurait pu entendre une mouche voler s’il y en avait eu une dans l’habitacle. De retour à la maison Papy Octave et sa fille transportèrent le sapin dans le séjour pour l’y installer. Raphaël quant à lui leur avait déjà faussé compagnie et s’était réfugié dans sa chambre pour y bouder. Il passa son temps à jouer avec quelques voitures mais même cela ne l’aidait pas à faire redescendre une certaine tension. Ce n’est que deux bonnes heures plus tard que quelqu’un frappa à sa porte. Il comprit vite que c’était Papy Octave car sa mère serait entrée directement. - Quoi Papy ? Je veux voir personne ! - Ohohoh, je pense que tu fais là une énorme erreur. - Moi je ne crois pas ! - Même si j’ai un petit quelque chose pour toi. D’un bond, Raphaël se leva et ouvrit la porte à son grand-père. Là, devant ses yeux, dans les mains de Papy Octave trônait un vrai petit sapin. Les yeux du garçon s’illuminèrent d’un coup et il ne put que se jeter contre les jambes de son aïeul les entourant de ses bras. - Oh merci Papy, tu m’en as pris un, c’est trop gentil. Maman ne comprend rien elle. - Hum, déjà, sache que j’ai respecté la décision de ta maman et je ne t’ai rien acheté. Par contre, lorsque nous avons installé le sapin, un bout de branche s’est cassé et j’ai donc décidé de fabriquer cette petite merveille. - Heureusement que toi tu es gentil avec moi Papy. - Mais dis-moi, je peux savoir pourquoi tu voulais tant un si petit sapin ? Raphaël attrapa son grand-père par la manche et le tira vers la table de chevet. Il prit le mini-sapin et le déposa dans l’angle opposé au fauteuil à côté de la fausse fenêtre. - Voilà, c’est pour ça ! Ainsi Maître Chritil aura son arbre de Noël à lui ! Ces derniers mots étaient sortis si naturellement que Raphaël mit quelques secondes avant de réagir à la question de Papy Octave. - Et qui est donc Maître Chritil ? - Euh, ce n’est rien, c’est juste le nom que j’ai donné au petit personnage que j’ai fabriqué avec toi avant-hier. Je trouvais que ce serait une bonne idée. - C’est une excellente idée, je suis certain que Maître… Comment dis-tu ? Ah oui Chritil, sera très satisfait d’un tel présent. Répondit Papy Octave avec un sourire bien calé au coin des lèvres. « Maintenant vas-tu enfin venir nous aider à décorer le sapin ? » - Bon d’accord je viens… La fin de journée se passa admirablement, dans une bonne humeur générale. Les guirlandes lumineuses, les boules et étoiles trouvèrent immédiatement leurs places ainsi que tous les petits personnages dont Lisa ne manquait jamais d’augmenter le nombre chaque année. Lorsque la décoration leur parut parfaite, Raphaël piocha encore quelques mini-éléments dans la boîte à déco de sa mère et monta aussitôt dans sa chambre finaliser le nouveau décor de la maison du Blench. Ce soir-là, un samedi, Raphaël eut l’autorisation de rester plus longtemps avec les grands. Il put ainsi profiter longuement des changements de rythme des petites lumières qui s’égrainaient autour de l’arbre de Noël, au point qu’il s’endormit devant. Pierre l’attrapa délicatement et le transporta dans sa chambre où il le déposa sur le lit et le recouvrit de la chaude couette, puis il quitta les lieux sur la pointe des pieds. Raphaël dormait à poings fermés. Tombé irrémédiablement dans les bras de Morphée, le petit garçon ne perçut pas cette petite lueur à côté du lit, celle du feu de cheminée qui réchauffait la maison de Maître Chritil. Cette petite silhouette atypique installée confortablement dans son fauteuil en cuir marron qui laissait vagabonder son regard empli de bonté du joli sapin décoré avec goût au petit Raphaël qui s’enfonçait dans ses songes...