La tête dans les étoiles

Des étoiles plein la tête.
Dans cette nuit si douce et chaude, il scrute les étoiles. Pense-t-il aux multitudes de vies qui pourraient s’y cacher ? Non, mais il patiente ardemment.
Attendant debout, appuyé contre le rebord de la fenêtre Le petit Esteban est prêt. Comme à chaque fois, il y aura tout d’abord le bruit caractéristique des gros moteurs diesels. Ces mécaniques d’un autre âge, mais d’une fiabilité à toute épreuve. En fait, les seules à même d’entraîner la myriade d’immenses véhicules qui envahiront bientôt les rues du village.
Voilà, ils sont là ! Les moteurs ronronnent, et déjà, commencent à se faire entendre des échos de voix, hélant des dizaines de directives d’une extrême précision.
Il court vers la grand-place, rejoint en quelques instants par Serge son fidèle ami. Les deux jeunes garçons remontent la file de véhicules, ces camions tirant d’immenses caravanes ainsi que de lourdes remorques desquelles s’échappent des odeurs de musc.
Ça, c’est de l’aventure ! L’imagination ne tarde pas à les entraîner dans de lointaines contrées où se succèdent jungle et savane. Sans même les avoir aperçus ils localisent à leurs forts rugissements les fauves sanguinaires. Émaillant leur progression, s’ensuit une étrange cacophonie mêlant aboiements, barrissement, hennissements et tant d’autres cris.
Ils se faufilent, courant d’un coin à un autre. Il ne faut rien louper. Un grand secteur est déjà réservé à la ménagerie. Les panneaux latéraux des remorques ont été abaissés et laissent apparaître de bien étranges animaux. Des fauves, aux crocs acérés et à la crinière blonde ou encore au pelage d’un blanc immaculé zébré de noir, toisent chimpanzés, chameaux et dromadaires. Là, plus loin, c’est un vrai retour vers la préhistoire, avec une girafe au long cou, semblant descendre de la famille des diplodocus, et ces mastodontes aux petites oreilles et aux longues défenses qui ne trompent pas.
Les odeurs sont fortes mais supportables. Encore une petite progression et ils pourront voir de près des dizaines de montures racées. Une tente vient d’être édifiée, elle est longue et aérée. Esteban sait que la cavalerie va y prendre ses quartiers.
Un échange de regard avec Serge suffit. Les deux garnements changent de direction et en catimini se glissent au sein de ce grand chantier pourtant interdit au public. Le site devient rapidement une véritable forteresse qui bientôt ne sera accessible qu’aux détenteurs du Graal, ce petit ticket pour un voyage dans le monde merveilleux du cirque.
La mise en place vient de commencer. Les masses s’écrasent sur les têtes de longs pieux tel le battement d’un métronome. Vite, il leur faut avancer pour ne pas rater l’élévation du chapiteau !
La manœuvre est bien rodée, mais cette fois-ci cela promet d’être impressionnant. Le cirque n’a pas lésiné sur les moyens et ce n’est pas moins de trois pistes qui vont définir ce royaume du fantastique sous une toile d’autant plus extraordinaire.
Leurs yeux ébahis, Esteban et Serge grimpent sur la benne d’un camion et s’y cachent. Devant eux, plusieurs groupes d’hommes et de femmes sont au travail. Certains frappent et enfoncent quand d’autres sont déjà attelés à monter l’étrange mécano des futurs piliers. Enfin, de longues minutes plus tard, lorsque tous s’attellent à tirer de gros cordages, la magie opère et la toile s’élève, rouge et bleue, ornée d’une multitude d’étoiles blanches.
Sous le chapiteau, les gradins prennent place autour de trois cercles délimités à l’aide de gros blocs multicolores. Une fois à l’intérieur il suffit de lever les yeux pour repérer tout en haut, les trapèzes qui verront s’envoler des hommes et femmes aux tenues scintillantes.
Esteban perçoit alors la présence d’un gros tube que de grands gaillards mettent en place à l’arrière du chapiteau. Une pièce d’artillerie de six mètres de long pour un tout nouveau numéro, celui de l’homme canon ! Esteban le sait, il l’a lu dans le journal.
Vivant un moment merveilleux le binôme se met alors à découvert, au risque de se faire repérer.
« Hep ! vous là-bas les deux mioches, que faites-vous là ? Oust, déguerpissez ! ».
Ils viennent de se faire chiper par deux hommes de petite taille qui commencent à courir vers eux. L’heure de l’évasion est venue. Pour faciliter leur fuite ils se séparent. Esteban décide de traverser la piste, droit devant lui, à découvert. Il roulera sous les pans de la toile ce qui devrait le mener jusqu’aux écuries éphémères. Malheureusement, au sol gisent encore de nombreux cordages dans lesquels il se prend les pieds avant de s’affaler de tout son long sur le sol terreux.
Après cette chute, Esteban est pris d’étourdissements. Son regard se trouble, et, levant les yeux, il perçoit comme un mouvement serpentin entraînant tout ce qui l’entoure vers les cieux. Le chapiteau s’envole tel un simple chiffon, aussitôt suivi des pistes qui se déroulent répandant de-ci de-là les étoiles des gros blocs. Même les trapézistes virevoltent dans les airs. « Boum ! » un son sourd et l’homme canon dans sa combinaison argentée file tout droit dans l’espace.
Encore étourdi le garçon sent une présence sur son bras.
« Esteban, tu as vu l’heure ? Il est temps de te lever ! Arrête de rêvasser, aujourd’hui c’est la rentrée ! ».
Il tente en vain d’ouvrir les yeux. Il comprend ces mots, mais refuse obstinément de quitter ce monde teinté de merveilles, promesse d’aventure.
Mais c’est déjà trop tard, trois mains solides aux longs doigts l’attrapent et le tirent en arrière. Il ouvre enfin ses trois yeux, distingue une multitude de petites diodes brillantes et croise le regard réprobateur de sa mère. Sur l’écran du terminal apparaissent des images d’une vieille civilisation, des archives portant sur une de ces activités bizarres des terriens, une activité appelée piste aux étoiles.
« Iphras ! Il serait temps que tu arrêtes cette fixation pour ce monde révolu. Arrête de rêver ! »
« Mais, mère ! le rêve c’est la vie, et il y a tant à voir et à apprendre sur la galaxie ! ».
Auteur : Hamard Stéphane (2023)