Extrait des déambulations de Vladislav et « Petit Martin 

Extrait des déambulations de Vladislav et « Petit Martin 

Est-ce le jour ou la nuit ? En fait, il est bien impossible de le dire. Autour d’eux subsiste une vraie purée de pois, comme un brouillard épais et palpable. À peine est-il possible d’y percevoir le bout de son soulier, ou celui de ses doigts, lorsque l’on tend le bras vers l’avant, alors pour le reste, c’est l’inconnu…

Chaque pas est un temps indéterminé au cours duquel une myriade de pensées et d’intentions se bouscule dans l’esprit. Mais, la détermination est bien là. Et il faut coûte que coûte, aller de l’avant, là est le prix à payer. Le cerveau semble se noyer peu à peu dans une sorte de moiteur opaque. Il s’embrouille, laissant place à une myriade de questions sans réponse. Ils marchent à pas lents et tous leurs sens aux aguets. Combien de temps aura-t-il fallu pour parvenir à la lisière de ce « no man’s land » ? Peu importe en vérité, le plus important est d’y être parvenu. Maintenant commence réellement l’aventure. Chaque nouveau pas est comme une redécouverte du monde. Et là, on ne peut que s’émerveiller devant un tel décor…

Aujourd’hui, il s’agit d’une forêt luxuriante couvrant des massifs montagneux résultat d’une activité volcanique jadis très active. Comment décrire fidèlement ce qui se présente à eux : c’est d’une beauté à couper le souffle, un sanctuaire de mère nature. Tout autour d’eux, partout où leurs regards se posent, se dressent de majestueux sapins mêlés à de fantastiques érables, desquels émanent des nuances de couleurs allant du vert émeraude au rouge rubis en passant par de superbes ocres jaunes. Un sentier étroit et sinueux mène à de nombreuses retombées d’eau cristallines. À y regarder de plus près, une réelle sérénité se dégage de ces lieux, à peine dérangée par le murmure des ruisseaux et l’écho de la faune environnante. L’air est porteur d’une douce chaleur, laissant place, de temps à autre, à un brin de fraîcheur vivifiant. L’odeur de la forêt est envoûtante. Il s’agit d’un subtil mélange de flagrances herbacées et d’humus, provenant de cette terre riche et accueillante. Malgré le chemin parcouru, à aucun moment la fatigue ne s’est fait sentir, et les promeneurs seraient bien incapables de préciser depuis combien de temps ils déambulent dans ce monde. Quand bien même ils seraient observés, cela ne leur importe peu. Ils marchent droit devant eux, avides de découvertes, poussant toujours plus loin, tant qu’ils peuvent encore le faire…

Mais, je manque à tous mes devoirs, peut-être faudrait-il que je vous les présente. Ils ne sont que deux à errer en ces lieux, à vivre cette folle aventure. Un drôle de binôme, il faut bien se l’avouer. Il y a le « petit Martin », un surnom qui représente bien ce petit personnage peu commun. Vraiment pas très grand, il se dresse sur des membres robustes et solides, des membres à même de porter son tronc arrondi et une tête bien faite. Le pauvre, il lui faut crapahuter comme un fou pour suivre Vladislav dans toutes ces déambulations. Que dire de plus sur lui ? D’aucuns diraient : bien peu de choses en réalité ! Personne ne connaît son passé ! Lui-même n’en parle pas. A-t-il encore de la famille quelque part, à proximité ou dans de lointaines contrées ? Mystère ; même son compagnon serait bien en peine d’en dire beaucoup plus sur lui. Mais il est là, toujours fidèle, toujours prêt à suivre le mouvement de son grand compère, un jeune homme athlétique et robuste. Vlad, Comme l’appelait ce père qui était, selon les dires, un homme rustre mais non dépourvu d’amour pour sa progéniture. Un homme qui l’avait formé à la dure, ne laissant que peu d’espace pour la rêverie. La vie ne les avait pas épargnés. Très vite, ils s’étaient retrouvés seuls, tous les deux. Sa mère, Vladislav ne peut en dire que ce que son père a bien voulu lui raconter. La pauvre femme était morte en couche à sa naissance. Une femme exceptionnelle, d’une beauté sans pareil et dont la douceur était à même de réduire à néant la rudesse de son époux. Mais voilà, la destinée avait décidé que l’enfant devrait s’en passer. Durant de nombreuses années, il avait suivi ce père, au gré des déplacements professionnels, changeant régulièrement de région, de pays et d’environnement. Une vie qui s’était avérée quelque peu instable, le laissant, bien trop souvent, livré à lui-même. Pour autant il ne manquait de rien. Son père trimait comme un forcené pour assurer un minimum de confort et d’éducation à ce qui lui restait d’une vie d’amour. Avec cet homme, il fallait aller de l’avant, c’est une chose que Vlad avait bien assimilée au gré des années. Et cette tendance prenait une forme bien particulière à l’heure présente et du haut de ses vingt-huit ans.

Des années d’histoires passées que l’on peut découvrir au fond de son intense regard. Autant « Petit Martin » a des yeux d’un noir profond, autant ceux de Vladislav sont d’un bleu océan. Plonger dedans équivaut à se laisser emporter dans des flots, alternant entre une douce ondulation dans un calme olympien, et des flots sauvages et tempétueux, où même un capitaine expérimenté hésiterait à lancer son navire, tant le risque de perdre la barre y paraît grand. Il est fascinant de découvrir tout ce que ces iris envoûtants semblent receler de secrets. On pourrait le décrire comme un puits sans fond au sein duquel tout semble cependant possible. Platon aurait dit un jour : « Tu n’as pas été sans remarquer, n’est-ce pas, que quand nous regardons l’œil qui est en face de nous, notre visage se réfléchit dans ce que nous appelons la pupille, comme dans un miroir ; celui qui regarde y voit son image. ». Pourtant, dans le miroir bleu intense des yeux de Vladislav, il y a tant d’autres choses bien différentes et étonnantes à percevoir…

Physiquement, la grande taille de Vlad, un bon mètre quatre-vingt et des jambes de sportif, longues et musclées, lui permettent de parcourir des distances impressionnantes sans qu’il ne ressente le moindre signe de fatigue. Et il profite largement de cet avantage naturel au gré de ses pérégrinations. Les deux aventuriers commencent à avoir l’habitude de ces sorties, devenues coutumières, de ces occasions de découvrir tout ce que la planète à de mieux à leur présenter. Mais ils le savent, chaque sortie, chaque voyage, a un prix ! Quel sera-t-il cette fois-ci ? Nul ne le sait…

Regarde « Petit Martin », comme ce paysage est beau ! J’aime m’y retrouver, au contact de la nature, comme cela est ressourçant, ne trouves-tu pas ? !

Mais à peine Vlad pose-t-il sa question, qu’un son étrange attire son attention. Un froissement bref mais qui n’a pu lui échapper.

Vite « Petit Martin » ! Par ici, suis moi ! Nous ne devons pas le laisser s’échapper !

Et aussitôt, sans prévenir, Vlad se lance dans une folle cavalcade, faisant fi des risques éventuels. Au diable les égratignures et les coups laissés sur son corps par les branches et autres obstacles. Il file comme l’éclair, à la poursuite d’une chose ou d’un être qu’il n’a même pas pu identifier. Toujours collé à lui, « Petit Martin », le souffle court, avec une volonté d’une force incroyable, s’efforce de ne pas lâcher de vue son grand ami. Tout en survolant le sentier, Vlad s’interroge sur sa proie. Quelle est-elle réellement ? Il a cru apercevoir brièvement trois longues étoffes de fourrure presque blanches, volant aux vents. Est-ce un animal ou une personne ? Rien pour l’instant ne lui permet de le déterminer. Soudain, au détour d’une courbe serrée, le jeune homme s’arrête brusquement ! « Petit Martin » emporté par son élan fait un roulé-boulé et finit sa course dans le dos d’un Vlad aussi droit et rigide qu’une statue de marbre. Devant eux, se trouve une petite fontaine faites de pierres polies entourant une vasque peu profonde retenant une eau translucide. Et là, assise sur ce rebord de pierres polies, une jeune et jolie demoiselle les scrute d’un regard perçant. Elle semble calme et sereine. Et surtout elle ne présente aucun signe de halètement. Serait-ce la proie que Vlad poursuivait ? Cela paraît si invraisemblable tant elle ne semble pas essoufflée. Pourtant la course qui vient de s’achever laisse Vlad et son compère avec le souffle court !

Bien le bonjour, voyageurs !

Tout en lançant ces quelques mots, la demoiselle, d’un mouvement ample et précis, recouvre ses genoux d’un superbe manteau de fourrure, ne laissant plus voir que des pieds fins recouverts de mocassins de peau. Vladislav reconnaît aussitôt cette fourrure blanche qui ondulait à quelques mètres devant lui durant la course-poursuite. Son regard cherche le moindre détail permettant de confirmer sa présomption. Ses yeux bleus parcourent la silhouette de bas en haut et, s’arrêtent face au regard marron et brillant de la jeune femme. Un regard hypnotisant qui le laisse coi.

Bonjour à vous, Mademoiselle, mais pourquoi cette fuite en avant ? Nous faisions vous si peur ? Tente-t-il d’un ton clair et d’une voix posée, mais empreinte de méfiance.

Que nenni mon ami, je voulais juste vous mener là où nous sommes maintenant et m’amuser quelque peu ! Le ton espiègle de l’interlocutrice vient percuter de plein fouet les défenses mises en place de longue date dans l’esprit de Vladislav.

« Petit Martin », reste derrière moi ! Je ressens quelque chose d’anormal dans cette situation. À commencer par celle-ci quelles sont les probabilités de rencontrer une telle beauté en pleine forêt ? Quasiment aucune, si je ne me trompe. Vlad ne laisse que le temps d’un subtil ricanement avant de reprendre : Qui es-tu ou plutôt qu’es-tu réellement ?

Hum, quel esprit avisé ! Je vois que mon instinct ne m’avait pas trompée. Je suis là pour toi Vladislav, juste pour t’aider, si tu y consens du moins.

L’esprit vif et aux aguets, Vlad vient de comprendre à qui ou à quoi ils ont affaire. Il se tourne aussitôt vers « Petit Martin » pour l’en avertir.

Mon ami, reste sur tes gardes ! Car cette jolie jeune femme n’est pas ce que l’on pourrait croire. J’ai vécu dans ces contrées lointaines. C’était avec mon père quand il cherchait à faire fortune dans ce pays du soleil levant. J’ai longuement écouté les anciennes femmes, qui étaient chargées de m’éduquer tant soit peu. Et je peux te l’assurer, nous avons devant nous ni plus ni moins qu’un yokai ! Et je dirai même plus, qu’au regard de cette apparence et de cette belle fourrure, il s’agit de Kitsune, un esprit renard ! Je t’ai perçue belle créature ! Que nous veux-tu réellement ? S’exclame Vlad tout en se retournant vers l’interlocutrice.

Ce qui se passe alors donne confirmation à ses propos. Comme par magie, il se retrouve face à un renard blanc à trois queues qui l’observe sans ciller. Un léger frisson parcourt l’air et le renard redevient, en un gracieux mouvement, cette belle jeune femme. Comme c’est troublant de vivre en direct une si étonnante transformation, ce corps qui, d’une simple contorsion, peut varier de l’humain à l’animal, sans rien perdre de sa personnalité ni de son aura.

Vladislav, je suis là où tu voulais que je sois ! Ce serait plutôt à toi de me dire ce que je peux faire pour te satisfaire ?

Mais, jamais je ne t’ai appelé, Kitsune ! Je ne te connais même pas. C’est tout juste si j’ai entendu parler de toi, lorsque j’étais enfant. Que pourrai-je bien vouloir d’une créature sortie des légendes ? Et surtout, que pourrais-tu m’apporter que je n’ai déjà ?

Une vérité, une certaine réalité, pourquoi pas ! Susurre l’être mi-animal mi-humain, sans se défaire de son côté espiègle. Je peux tout pour toi, pour peu que tu me respectes.

En quoi ta vérité ou ta réalité m’intéresserait ? Qu’en ferai-je, selon toi ? ! Sans volonté propre, le ton de Vlad se fait soudain plus brusque et défensif.

Oh, fais bien attention à ne pas t’emporter trop rapidement cher enfant. Je ne fais que répondre à une demande que tu avais formulée. Pour toi cela remonte peut-être à loin mais pour moi c’était comme hier. Nous n’avons simplement pas les mêmes repères de vie, ne l’oublie pas. Tu vois ces trois magnifiques queues que j’arbore fièrement, elles définissent mes trois cents années d’existence en tant que Yokai, alors je ne m’arrêterais pas au détail de quelques années. Je me souviens parfaitement du petit Vladislav, tout frêle, et pleurnichant dans le yukata de coton gris de sa nounou. Ce minot qui sans cesse, à grands cris, voulait savoir pourquoi il n’avait pas droit, lui aussi, à une maman. Alors me voici, je peux répondre à ta question si tu le souhaites.

Le temps semble alors se suspendre et Vlad se retrouve en un instant transporté dans une époque lointaine de son passé. Il est dans une villa traditionnelle de la banlieue de Tokyo, une maison où les murs n’étaient pas bien épais, mais où il faisait toujours bon vivre. Il se souvient également d’un jardin particulièrement reposant, un lieu simple mais agrémenté avec goût. Il se remémore la sage Himari, celle qui s’occupait de lui avec tant d’amour. C’est elle qui lui avait parlé pour la première fois des « Yokais ». Elle lui avait alors fait une description assez précise de cet être magique, intelligent et malicieux, nommé Kitsune. Une femme renarde qui pouvait tout autant être bienveillante que maléfique. Mais un esprit qui pouvait aussi faire montre d’un caractère susceptible et rancunier. Cherchant plus loin encore dans ses souvenirs, il lui revient aussi ce détail sur le Kitsune, un pouvoir, celui de lire dans les pensées, de prendre possession des esprits et des rêves. À bien y réfléchir, à cette époque, comme tout au long de sa vie si instable eut-elle été, il a toujours eu en tête cette éternelle question ; pourquoi n’avait-il pas pu connaître sa mère ? Donc oui, lorsqu’il vivait au japon, avec ce père souvent absent, il avait certainement proféré cette demande à de nombreuses reprises. Encore maintenant, presque trentenaire, il n’avait pas de réelle réponse ou du moins de réponse satisfaisante. Reprenant ses esprits, Vladislav braque ses yeux bleus sur cet être étrange, un regard d’où émane l’aura d’un vent glacial censé le protéger de cette étrange émanation de magie. Une bien piètre protection il faut l’avouer. Kitsune sourit et s’adresse à lui d’une voix douce :

Vladislav, je comprends tes questionnements, et je reconnais qu’ils ne sont pas dénués de sens. Peux-tu vraiment me faire confiance, ou suis-je tout simplement en train de me jouer de toi ? ! Tout ce que tu as appris de moi dans ton enfance se bouscule dans ton esprit étriqué. N’aies crainte, je ne prends pas cela pour une insulte ou de la méfiance, mais plutôt pour de la raison. Alors voici ce que je te propose. Je suis prête à te conduire auprès d’un sage en qui tu pourras avoir confiance, et à qui tu pourras poser ta question sans crainte. Mon deal te paraît-il honnête ?

Vladislav indécis se tourne alors vers « Petit Martin », mais quel enseignement tirer du regard si crédule de ce dernier ? Pendant quelques minutes, Vlad tourne en rond en faisant les cent pas et pourtant la réponse il la connaît déjà.

D’accord, j’ai entendu ce que tu me disais et oui j’accepte ton marché ! Mettons-nous en route sans tarder !

Sans mot dire, Kitsune reprenant sa forme animale se lance sur le chemin non sans arborer un air altier. Vladislav, après s’être assuré que « petit Martin » était prêt à suivre, lui emboîte le pas, tout à sa réflexion. Le trio disparate s’engage alors, sur la sente tracée au sol, dans une ascension incessante. Les minutes, puis les heures défilent sans que les marcheurs ne s’arrêtent ni n’échangent de propos. La terre laisse peu à peu la place à des gravillons puis à des pierres entre lesquelles un ruisseau circule nonchalamment. Ce n’est qu’un peu plus tard que Vlad perçoit un changement dans le décor. De nombreux rochers plats viennent s’amonceler devant lui encadrant une eau calme et peu profonde d’une limpidité extrême. Et là, plus loin, apparaît un humble mais rassurant bâti présentant les pentes inclinées d’un « yosemune-zukuri » ce toit caractéristique des régions montagneuses. Ici les touches d’érables rouges apportent une réelle quiétude. Derrière le grand gaillard, « Petit Martin » frissonne lorsque ce vent d’altitude vient lui frôler les flancs. Sous sa forme humaine, Kitsune vient de se lancer dans une danse envoûtante sautant d’un rocher à l’autre avec une grâce d’une infinie légèreté.

Nous voici arrivés Vladislav, ici tu trouveras la sagesse capable de répondre à ta question. Mais n’oublie pas de garder l’esprit ouvert. Maintenant je vous salue bien bas et vous dis au revoir les amis, un jour peut-être nos routes se recroiseront.

Tels furent les derniers mots de Kitsune avant qu’elle ne disparaisse dans une étonnante nappe de brouillard. Incrédules, les deux amis circonspects se posent, sur un rocher encore caressé par le soleil couchant, pour un répit bien mérité.

Je n’y comprends pas grand-chose « Petit Martin », en quoi vais-je trouver la sagesse dans ce lieu, tout paradisiaque soit-il ? Marmonne Vlad dépité.

Il est interrompu par une voix claire et distincte mais teintée d’ancienneté.

Cesse de réfléchir jeune homme et viens profiter des bienfaits qui te sont offerts. Il n’est pas courant de nos jours d’avoir un « onsen » juste pour soi. Allez, rejoins-moi.

Un quoi ? Demande Vlad qui ne comprend pas le sens de ce mot.

Quel ignorant tu fais ! Un bain chaud qui nous est offert par ce bienveillant volcan qui trône bien au-dessus de nos têtes.

Le brouillard se dissout peu à peu pour ne devenir qu’une légère brume ambiante, à travers laquelle il est maintenant possible de percevoir un grand bassin. Mais ce qui attire le regard perçant de Vlad c’est cette petite forme, à peine humaine, qui semble se prélasser sur le bord de ce bain chaud. Un petit être à peine plus grand qu’un enfant, avec une face toute rouge qui éclate au sein d’une épaisse fourrure grise.

Oh là, toi qui te prélasses dans l’eau ! Dis-moi, qui tu es et ce que tu me veux ? S’écrie Vlad une fois la surprise passée.

Hihi, je t’intrigue donc tant que ça, comme c’est drôle ! Je n’ai pas de nom, je ne suis qu’un singe des neiges. Mais il est dit que je suis l’émanation de la sagesse de ce pays, alors je fais avec. Et si je ne m’abuse, toi, tu es Vladislav, l’éternel questionneur, celui qui en veut toujours plus !

Quelle définition amusante, retoque Vlad d’un air soudain espiègle. Mais pourquoi pas, qu’y a-t-il de mal à vouloir savoir ?

Là est toute la question, pour sûr ! Vaut-il mieux une paisible ignorance à une vérité cinglante ? Une question très intéressante sur laquelle nous pourrions deviser de longs moments j’en suis certain.

Et pourquoi la vérité ne pourrait être constructive espèce de macaque !

Bien sûr que je suis un macaque, il n’y a rien d’insultant pour moi, hihi. De plus je suis en accord avec toi, la vérité est constructive. Mais, si on ne s’y est pas suffisamment préparé, elle peut devenir dévastatrice. Réfléchie bien avant de t’engager sur ce chemin, cher Vladislav.

Vlad détourne son regard du singe pour se recentrer sur son ami « Petit Martin ». Les minutes passent sans qu’aucun mot ne sorte de sa bouche. Puis, devant le regard inexpressif de son compagnon de voyage, il décide de ce qu’il croit être bon pour lui.

Je sais « Petit Martin », le temps nous est compté et bientôt il faudra penser à rentrer. Mais je n’ai pas fait tout ce chemin pour repartir sans réponse.

Le jeune homme se tourne fièrement vers le singe des neiges et lançant un regard comme lui seul en est capable il déclare :

Allez, vieux singe, dis-moi tout, je veux savoir pourquoi je n’ai pas eu droit à une mère comme les autres enfants ? Je n’ai pas peur !

Le macaque japonais loin d’être désorienté s’étire fortement avant de se replonger dans l’eau bien chaude.

Hum, pauvre petit, tu as l’air si sûr de toi. Je vais donc répondre à ta question du mieux que je le pourrai. Assieds-toi et écoute. Ta vie s’écoule doucement dans le temps, cela ne peut dire qu’une chose, tu as eu une mère, comme tout le monde. La seule différence consiste dans le temps pendant lequel tu as pu en disposer. En aucun cas tu n’as été lésé. Il faut simplement que tu l’acceptes.

Non ! Cela est totalement injuste, je ne l’ai même jamais vue !

Tu as eu l’essentiel, tu devrais être reconnaissant pour cela. Dis-toi, jeune Vladislav, que la vie est ainsi faite. Tu étais destiné à ne jamais connaître celle qui a sacrifié sa vie pour la tienne.

À l’écho de ces mots sonnant comme une vérité, Vladislav sent la colère l’envahir, le submerger. La face rivée sur l’eau inerte du bassin, il se sent emporté dans une tourmente vertigineuse. D’un geste brusque il tente de dégager ce miroir qui lui fait face. Son reflet tremble et vacille, il est inexorablement attiré par le sol, et, en un infime instant, vient s’y écraser violemment. La vue du jeune homme se brouille subitement et il ressent aussitôt dans son cerveau cette étrange et pourtant si coutumière moiteur opaque, cette purée de pois, ce brouillard. Il le sait, il lui faudra encore de longues minutes avant de s’extraire bien involontairement de ce « no man’s land ».

L’étourdissement s’estompe peu à peu, et, à regret, il laisse ses paupières se soulever doucement. Il fait bien sombre en cet endroit, dans ce qui est devenu son antre. Un très léger rayon de lumière vient lui caresser les pupilles. Il est là, assis sur sa paillasse, face au mur si proche. Juste devant lui un léger éclat l’attire. Bien sûr qu’il est là, et heureusement, ce petit éclat de miroir, son espace de liberté si prisé, sa clé vers la liberté, ou plutôt vers Sa liberté.

Mais déjà le bruit des talonnettes résonne à ses oreilles, encore une dizaine de pas, il connaît le rythme par cœur. Puis sans aucune précaution, le cliquetis mécanique qui sonne l’heure du repas et le plateau qui glisse au pas de la porte. La réalité est bien là, Vlad se tourne vers son petit compagnon et lui lance :

Viens « Petit Martin », allons nous sustenter de ce maigre repas.

Et, tendant sa main vers le plateau, il dépose à son côté le petit cafard, son unique ami.

(auteur : Stéphane Hamard – 2025)